photo Elizabeth Carecchio

photo Elizabeth Carecchio

Encore un peu de patience : le lauréatdu Prix Médicis sera bientôt connu. La Rouennaise Céline Minard est toujours sur les deux listes avec Le Grand jeu paru chez Rivages. L’histoire d’une « retraite » en montagne, dans un abri high-tech pour vivre l’expérience de la solitude. Une vie en autarcie qui confine à la survie et qui laisse l’esprit vagabonder. Jusqu’au jour où la narratrice découvre qu’elle n’est pas seule. Un roman radical – de la part de l’auteure de Faillir être flingué, prix du livre Inter – pour un sujet philosophique. Céline Minard sera mardi 18 octobre à l’Armitière à Rouen et mercredi 19 octobre à la Galerne au Havre. Entretien.

 

 

Comment en êtes-vous venue à cette idée pour ce roman ?

Je pense que c’est né en partie d’une relecture des Recherches philosophiques de Wittgenstein, faite en montagne, près d’un ruisseau et dans les blocs de granit. J’avais envie d’investir en fiction une figure d’ermite sans religion, néanmoins attachée à une recherche à la fois philosophique et physique. Sans reprendre la figure de Wittgenstein, ni sa biographie, mais en gardant quelque chose ou en détournant quelque chose de sa volonté de questionner le langage quotidien. Comme une sorte de retour aux choses simples, qui ne le sont pas vraiment.

 

Faut-il le relier à un goût que vous nourrissez pour la nature et/ou l’isolement ?

Si vous voulez, j’aime la montagne et l’isolement relatif qu’elle permet, la présence d’une nature plus grande que l’homme et dans laquelle il vaut mieux être attentif et vigilant. Mais ce n’est qu’une donnée de départ qu’il faut transcrire et transformer.

 

On sent à la lecture que l’expérience de la montagne ne vous est pas étrangère. Etait-ce nécessaire pour arriver à tenir une telle rigueur dans le récit ?

Il faut être assez précis quand on marche dans un pierrier ou sur un chemin de chèvre à fleur de pente, il faut faire attention où on met les pieds, regarder le sol, anticiper lentement. C’est une forme d’économie et de rigueur, et tant mieux si elle se retrouve dans mon écriture, comme la surprise qui est souvent au bout du tournant.

 

La narratrice est extrêmement méthodique pour ne pas dire plus. Est-ce lié au besoin de se retirer du monde ou de se centrer sur du concret ?

Elle est méthodique en toutes choses, elle s’organise de façon à être autonome, à pouvoir vivre en autarcie et mener son expérience sereinement parce qu’elle ne veut pas laisser place à un hasard ou une négligence qui l’obligerait à reprendre contact avec ses semblables. Et qui serait une sorte d’excuse. C’est une façon de ne pas laisser de prise à la complaisance. Dans cette minutieuse description de la vie quotidienne en milieu hostile, le réel finit par basculer ; notamment quand l’autre arrive. Et l’on a le sentiment de vivre alors un voyage intérieur, un rêve qui pourrait mal tourné. Finalement, ce sont bien des réponses sur l’autre qu’elle va chercher ; pas une expérience de vie solitaire au cœur de la nature… Ce sont peut-être moins des réponses sur l’autre que la réponse à une de ses questions fondamentales : est-ce qu’il peut exister une relation humaine hors jeu ? Hors de l’emprise, de la menace, de la promesse, du chantage, de la séduction, de la destruction, du réglage social. C’est une expérience de vie solitaire qui passe par l’autre, comme toutes je pense. Ici elle est dégagée du besoin et des processus de reconnaissance habituels .

 

Avez-vous voulu que les lecteurs tirent des enseignements de votre roman dont la forme s’y prête ?

Je ne pense pas. C’est une exploration, un texte euristique, qui engage la pensée dans le temps de son écriture, qui est fait d’impasses, d’avancées et de fausses routes. Ce n’est pas un rapport d’expérience, encore moins un enseignement. Mais s’il laisse ou donne à penser, ça me va très bien.

 

Le Grand Jeu est encore surprenant, à la fois dans son thème et dans sa forme. Est-ce un point de départ nécessaire pour votre travail d’écriture ?

La surprise ? Sûrement. Je ne peux pas commencer quelque chose qui ne me surprendrait pas moi-même. C’est toujours une expérience nouvelle, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement, sans m’ennuyer.

 

Propos recueillis par Hervé Debruyne

 

  • Mardi 18 octobre à 18 heures à l’Armitière à Rouen et mercredi 19 octobre à 18 heures à La Galerne au Havre. Entrée gratuite.