Même si le CDN de Normandie-Rouen fait partie des plus jeunes de France, ces lieux de théâtre fêtent leurs 70 ans en 2017. Ils sont le fruit des esprits éclairés de l’après-guerre, notamment de Jeanne Laurent, alors sous-directrice des spectacles et de la musique au ministère de l’Éducation nationale. Dans une tribune, signée par 29 directeurs et directrices de théâtre, David Bobée, à la tête du CDN de Normandie-Rouen, rappelle cette histoire, ce premier pas vers la décentralisation théâtrale et le devoir des théâtres d’être « le reflet de la belle diversité de la société ». Entretien avant la présentation de saison vendredi 22 septembre au théâtre de La Foudre à Petit-Quevilly.

Les centres dramatiques nationaux ont 70 ans. Est-ce aujourd’hui un héritage fragile ?

Oui, c’est un héritage fragile parce que l’époque est troublée, parce que l’on observe des formes de repli. Aujourd’hui, des extrêmes veulent nous faire croire le contraire de ce qui pouvait nous faire peuple. C’est aussi fragile parce que l’on a oublié de quoi on a été capable. La culture doit garder son rôle de cohésion sociale, doit aider à réparer les vivants.

Comment faire vivre cet héritage aujourd’hui ?

On le fait vivre avec l’amour que l’on donne dans tout ce que l’on fait. Nous sommes animés par cet héritage. Cela ne nous empêche pas de nous interroger. Cet héritage n’est pas juste un mausolée. Nous ne sommes pas les gardiens d’un cimetière. Il faut l’animer et le questionner dans complaisance. D’autre part, il ne faut pas se détacher de la vie. La création doit rester au coeur de la cité. Il faut faire état de ce qui est beau, important…

Il y a 70 ans, il y avait, comme vous l’écrivez dans la tribune, « un esprit de résistance, de liberté ». Qu’en est-il ?

Il est toujours là. On le voit dans beaucoup de mouvements, dans le milieu associatif. Mais il est plus difficilement identifiable et fédérateur parce qu’il y a une complexification du réel qui noie l’objet là même où on doit s’engager, créer et combattre. Cela ressemble à notre époque.

Lors de la création des CDN, on parlait de culture pour tous. Aujourd’hui encore.

Il faut passer à une deuxième étape, décider des actions nécessaires pour que la culture soit accessible à tous les publics. Aujourd’hui, personne n’est très loin d’un lieu culturel. Il y avoir des personnes empêchées pour plein de raisons. Pour créer, chaque acteur culturel peut se rapprocher des citoyens. Nous sommes en plein dedans. Pendant des années, on s’est posé la question du geste artistique en oubliant une partie de la population. On faisait la culture de blanc pour les blancs. Il faut travailler, lutter contre les discriminations. C’est un enjeu qui fait société.

Après-guerre, tout était à construire. Que faut-il inventer aujourd’hui ?

Il s’en invente tous les jours pour porter la création. Il y a une volonté de s’inscrire dans la cité, de ne pas s’en détacher. Notre travail, c’est celui de la médiation.

Est-ce que l’esprit de liberté est remise en cause quand un spectacle, Moi, la mort, je l’aime comme vous aimez la vie de Mohamed Kacimi, présenté cet été au festival d’Avignon et cette saison au CDN, fait polémique ?

Il est remis en cause. Pour ce spectacle, le religieux nous taxe d’antisémitisme. Quand le religieux quitte la sphère intime, ça court au carnage. Cet esprit de liberté de création dans un pays laïque est sans arrêt menacé. On n’apprend rien de l’histoire, de la censure.

Avez-vous des nouvelles de Kirill Serebrennikov, le metteur en scène russe ?

Il est assigné à résidence jusqu’à son procès le 19 octobre. Il a juste le droit de faire le tour de sa maison, accompagné des forces de l’ordre. Il n’a toujours pas ses papiers, de moyens de communication. On lui reproche d’avoir détourné de l’argent, de n’avoir pas créé des oeuvres annoncées. Or, je les ai vues. Elles ont été programmées au théâtre de Chaillot à Paris. Mais, les affiches et les programmes n’ont pas été considérées comme des preuves. Son administratrice qui a été emprisonnée pendant trois mois a modifié ses propos et dit que Kirill avait détourné de l’argent. On veut juste le faire taire. Personne n’est dupe. Il y a une pression internationale, une mobilisation en Russie pour rétablir la vérité. Kirill est capable de résister à 10 ans de prison mais pas à un déshonneur.

  • Présentation de la saison vendredi 22 septembre à 19h30 au théâtre de La Foudre à Petit-Quevilly. Entrée libre. Réservation au 02 35 70 22 82 ou sur www.cdn-normandierouen.fr
  • Lire également l’article sur la présentation de la saison : Des regards sur le présent

 

Un deuxième mandat

Avec cette saison 4, David Bobée entame un deuxième mandat à la direction du centre dramatique national de Normandie-Rouen. Il se dit « heureux » et peut en effet l’être. Il a fait de ce CDN un lieu où se croisent les publics, les idées et les esthétiques. On y rit et on y pleure. On y est bercé et on y est bousculé.

Chaque année, le metteur en scène a créé les conditions pour « une culture exigeante et fun ». En trois ans, le CDN de Normandie-Rouen, c’est 124 spectacles, 421 levers de rideau, 79 résidences de création dont 33 pour des compagnies régionales et un taux de fréquentation qui atteint 85 %. A cela s’ajoute u n répertoire de 15 spectacles et de 2 films. Avec une augmentation des recettes propres (25 %), le budget est passé de 4 à 4,5 millions d’euros et se partage à part égale entre le fonctionnement et l’artistique (50 % pour les productions, 40 % pour la programmation et 10 % pour la communication).

« Le projet artistique est visible ici. Il a une existence sur le territoire national. L’équipe va bien et est joyeuse. Le public est au rendez-vous », se réjouit David Bobée. Pour son deuxième mandat, il va « affirmer » et « affiner » les choix artistiques. Autres chantiers : la rénovation au théâtre de La Foudre à Petit-Quevilly dans les loges et à l’accueil et au théâtre des Deux-Rives à Rouen « pour accueillir des spectacles qui se créent aujourd’hui ». Quant au troisième lieu, le centre culturel à Mont-Saint-Aignan, il ouvrira à l’automne 2018 avec Peer Gynt d’Ibsen que met en scène David Bobée et qui sera créé en janvier prochain au Grand T à Nantes.