Ivres paradis, bonheurs héroïques (Odile Jacob) : tel est le titre du nouveau livre de Boris Cyrulnik. Le psychiatre et psychanalyste vient parler du héros à l’Armitière à Rouen lundi 19 septembre. A recommander…

 

boriscyrulnikUn psychiatre célèbre qui parle du « héros » ! On s’attend à retrouver Tintin et sa sexualité contrariée. Ou un retour sur les dieux de la mythologie… Un peu comme quand certains font 200 pages parce qu’ils sont parvenus à débusquer du Shakespeare dans Star Wars… Mais en l’occurrence, ce n’est pas le cas du populaire psychiatre. La force tranquille de Boris Cyrulnik, sur ce coup-là, c’est de faire du concept de « héros », la racine de quantités de tragiques péripéties de l’Histoire de l’humanité. Et même des événements d’aujourd’hui ; tels que les attentats terroristes commandités par Daesh.

 

Loin le héros qui vient sauver les opprimés et braver mille dangers au mépris de sa vie. Le héros a de multiples faces. Il a même celui de Hitler, symbole de la cruauté absolue qui fut néanmoins acclamé et porté aux nues par tout un peuple. Et qui a décimé la famille de Boris Cyrulnik. « Un peuple ne peut pas se prosterner, n’importe quand, devant n’importe quel sauveur. Pour déclencher un tel rapport, il faut que la situation soit tragique et que le candidat héros possède un talent théâtral. Il ne peut gouverner les émotions de la foule, provoquer son indignation, son espoir ou son enthousiasme que s’il est capable de gestes grandiloquents, s’il a une voix de stentor et s’il porte sur lui des habits de héros. Quand la mise en scène est fascinante, les idées passent au second plan, la foule réagit comme un seul homme, synchronisée par l’émotion. »

 

Terrifiante théorie qui malheureusement ne fait que se vérifier en d’autres occasions. Et pas seulement dans un lointain passé. « Cela explique », poursuit Boris Cyrulnik, pourquoi les Allemands « enchantés par les théories biologiques qui cautionnaient le racisme n’ont pas été désorientés par la médiocrité du Führer, ni par le handicap physique de Goebbels. Ils ont adoré un petit brun à moustache, eux qui affirmaient que la race supérieure était composée d’hommes grands, blonds aux yeux bleus. » Imparable.

 

Perdre une liberté intime

Et quand l’horreur est finie et que vient la libération… on recommence. Faisant référence à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Boris Cyrulnik souligne que « le plaisir d’écraser l’autre avait changé de camp et le fait de se sentir soutenu par des masses extatiques a autorisé des actes répugnants, exécutés sans honte ni culpabilité. » Incorrigibles bipèdes…

 

Car « quand on commence à accepter une relation d’emprise, il devient de plus en plus difficile de s’en dégager. » Il en est de même concernant les candidats au martyr qui continuent à semer la mort dans les attentats, en France et ailleurs. « Que la contrainte vienne d’un milieu appauvri, ou qu’elle vienne d’un gourou qui s’empare des âmes, dans les deux cas ces sujets ont perdu leur liberté intime. Ils fourniront l’armée des pseudo-héros, des gogos exploités à mort par des puissances spirituelles, idéologiques ou financières. »

 

Le psychiatre fait également référence à Jeanne d’Arc dans son livre car l’héroïsation d’une femme est tout sauf anodine. Et au regard des derniers événements mêlant des femmes à des tentatives d’attentats, cela résonne encore davantage. « Cette héroïsation des femmes permet de dire aux hommes : « vous êtes des mauviettes. Regardez, elles font ce que vous n’avez plus la force de faire. » Quand on veut chasser les envahisseurs du sol national, il est habile d’héroïser les femmes afin de les amener à combattre comme des hommes, mieux que les hommes et, parfois, à la place des hommes. »

 

Il serait injuste de limiter le livre de Boris Cyrulnik à ces quelques paragraphes tant le thème s’avère extrêmement riche. Et tant la voix apaisante de son auteur que l’on ne peut s’empêcher d’entendre berce notre lecture. Seule certitude : il y a urgence à lire Ivres paradis, bonheurs héroïques. Comprendre, c’est déjà vaincre.

 

Hervé Debruyne

  • Lundi 19 septembre à 18 heures à l’Armitière à Rouen. Entrée libre.