C’était l’année dernière. Sylvain Tesson plongeait les auditeurs de France inter dans le tumulte de l’Illiade et l’Odyssée. Les chroniques quotidiennes sont devenues un recueil, Un été avec Homère (Equateurs) que l’auteur présente mardi 10 juillet à L’Armitière à Rouen.

C’est peu dire que Sylvain Tesson est fasciné par Homère, l’aède à l’origine des premiers textes littéraires de ce côté-ci du monde. Et rares sont les auteurs qui savent exprimer si bien une fascination. Tesson l’avoue dès l’avant-propos : « Quinze mille vers de l’Illiade, douze mille de l’Odyssée : à quoi bon écrire encore ! » C’est que les deux épopées sont des histoires épiques d’une richesse remarquable mais aussi des textes qui parlent encore étrangement à nos oreilles 2 600 ans plus tard. Et quand bien même « Chaque vers a été analysé des milliers de fois jusqu’à la névrose » !

Tesson se lance sur des prédictions : « On lira Homère dans mille ans. Et aujourd’hui, on trouvera dans le poème de quoi comprendre les mutations qui ébranlent notre monde en ce début de XXIe siècle », martèle l’auteur. Et il le prouve tout au long des courts chapitres qui forment le recueil, avec un sens de l’aphorisme qui ne le quittera probablement que sur son lit de mort. Mort que le bouillant aventurier a d’ailleurs maintes fois frôlée, faut-il le rappeler…

Une œuvre puissante

Homère visionnaire, non pas mais Homère éternel, sans aucun doute. « Message d’Homère pour les temps actuels : la civilisation, c’est quand on a tout à perdre ; la barbarie, c’est quand ils ont tout à gagner. Toujours se souvenir d’Homère à la lecture du journal, le matin. » Il y a dans l’Illiade et l’Odyssée matière à réfléchir – voire toute la matière à réfléchir – au présent et à l’avenir de notre monde. Et Tesson de parler du mythe du progrès, de la planète qui se meurt sous les ravages des humains ou encore des écrans qui tapissent nos vies.

« Après tout, les heures que nous passons, hypnotisés par les écrans digitaux, oublieux de nos promesses, dispendieux de notre temps, distraits de nos pensées, indifférents à notre corps qui s’épaissit devant le clavier, ressemblent aux heures hagardes des marins d’Ulysse sur l’île empoisonnée. Les tentacules de la société digitale s’immiscent en nous. Ils nous arrachent à l’épaisseur de la vie vécue. Bill Gates et Zuckerberg sont les nouveaux dealers de loto. » Un Mark Zuckerberg que Tesson rhabille au passage en « grossiste en gadgets digitaux »…

Mais les multiples liens entre les époques ne doivent pas masquer la puissance intrinsèque de l’œuvre d’Homère. « Lorsque nous embarquons sur les fleuves homériques, résonnent des mots étranges beaux comme des fleurs oubliées : gloire, courage, bravoure, fougue, destinée, force et honneur. Ils ne sont pas encore interdits par les agents de la novlangue managériale mais cela ne saurait tarder. » Sylvain Tesson nous invite à un passage en revue des troupes qui vont s’affronter dans le fracas sous l’œil amusé des Dieux, perfides arbitres omnipotents tellement humains. Et se penche sur Ulysse, courageux héros et brute sanguinaire, dégoulinant de vengeance en revenant à Ithaque… « Imagine-t-on un homme en retard chez sa femme de plusieurs dizaines d’années donner de telles excuses ?  Chérie, pardon, j’ai été retenu par un cyclope. Même Feydeau n’eût pas osé. » En cet été, Sylvain Tesson nous donne furieusement envie de passer un moment en bord d’Homère.

Hervé Debruyne

  • Mardi 10 juillet à 18 heures à la librairie l’Armitière à Rouen. Entrée libre.