Aswât : c’est le titre du nouvel album de Djazia Satour. Pour la première fois, la musicienne algérienne explore ces influences allant du chaâbi à la pop en passant par la soul, mêle les instruments traditionnels et modernes. Elle a également choisi de chanter uniquement en arabe. Aswât, des voix, ce sont celles des réfugiés, des exilés qui racontent le tourment du monde. C’est sensible, mélancolique. Djazia Satour lance vendredi 10 mai les Concerts de l’Impossible sous le chapiteau des Saltimbanques de l’Impossible à Neuville-lès-Dieppe. Entretien.

Est-ce que vous êtes sensible aux voix ?

Je suis très sensible aux voix. Elles sont révélatrices d’une personnalité et aussi d’un état. D’ailleurs, quand j’écoute les politiques, ils feraient mieux de faire un travail sur leur voix… Néanmoins, la voix est un vecteur d’émotion assez particulier, un instrument que chacun possède. Je trouve qu’elle transmet énormément de choses.

À quelles voix êtes-vous le plus sensible ?

Je suis surtout sensible aux voix de chant et aux sons. Je suis fascinée par celle de Björk, d’Antoni du groupe Antoni and The Johnsons. Lui tout particulièrement parvient à transmettre une émotion très physique. J’aime bien également les voix du blues, comme celle de Buddy Guy par exemple.

Est-ce qu’il y a des voix qui vous ont bercée ?

Oui, ce sont les voix que j’ai entendues quand j’étais enfant. Il y a les voix de l’opéra de Carmen, celles des chorales. Toutes ces voix liées à l’enfance, au passé ont une valeur particulière. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le passé revient dans la vie de chacun. Peut-être à cause des choses qui se lissent ou qui vont tellement vite. Le passé répond à une valeur singulière et la voix en fait partie.

Justement dans cet album, vous faites un lien entre le passé et le présent, entre le chaâbi et la pop.

Oui et c’est assez inconscient au départ. Cela m’est un peu tombé dessus. Je ne m’y attendais pas. Je me suis toujours sentie influencée de manière plus ou moins consciente par les musiques arabes. Mes parents ont écouté du chaâbi et des musiques plus orientales, Oum Kalthoum… Or quand on est enfant, les musiques des parents ennuient beaucoup et ça m’ennuyait beaucoup. L’écriture de cet album a commencé avec le titre Loun Liyam. Je cherchais, j’improvisais. La mélodie est arrivée sur deux accords. Je me suis aperçue que j’avais une mélodie du chaâbi classique. J’ai été très surprise de l’entendre, même intriguée. Cette chanson a ensuite inspiré tout l’album. C’est, pour moi, un retour à des sources musicales très familières qui ont traversé mon enfance. Et elles ressortent trente ans plus tard. Ce disque reflète également cela : insuffler nettement ces influences algériennes avec des instruments traditionnels du chaâbi. Après, il faut laisser la place à l’inspiration.

Les voix de cet album racontent aujourd’hui, des parcours de réfugiés et d’exil.

Ce sont des textes écrits avec un parolier qui sont plutôt ironiques. Celui évoquant un réfugié dit : si tu vas en Europe, ne dis pas que tu es un exilé, que ta maison est détruite mais dis que tu es seulement de passage. Cela rassurera une Europe inquiète. Il n’y a pas d’atermoiement. Je ne voulais pas être dans le drame classique de la poésie. Les thématiques des chansons abordent des sujets réels, d’actualité mais sous l’angle de la comédie. Il ne faut pas tomber dans l’ultra tristesse. Quand j’ai commencé à écrire l’album, nous traversions une période difficile. Il était impossible de ne pas être touché par ce qui se passait et se passe encore. Il y avait les réfugiés syriens, les exilés d’Afrique sub-saharienne, la question palestinienne encore… Des événements qui me touchent profondément. Il n’était pas envisageable de parler de l’amour, des oiseaux et des petites fleurs.

Y a-t-il de la colère en vous ?

La colère doit être juste un passage parce qu’elle mène à l’impuissance. Quand on ressent une injustice, il ne faut pas transmettre une colère mais la transformer, exprimer une émotion. Il faut avant tout toucher par la musique qui véhicule une émotion. La musique ne doit pas imposer un discours. Je ne veux pas de discours politique. La musique est un art qui doit laisser de la place à celui qui la reçoit. Il faut transmettre du beau, quelque chose de magique.

Pour cet album, vous avez souhaité tout maîtriser. Pourquoi ?

Avant j’avais des idées et je me laissais porter. Pour cet album, je sentais les choses différemment. C’était maintenant que je devais travailler sur cette musique, le chaâbi, et avec ces instruments magnifiques. Je voulais qu’on les entende vibrer. C’est pour cette raison qu’ils ont été enregistrés en acoustique. Je ne souhaitais pas non plus un disque de musiques traditionnelles. Je devais garder ma personnalité. Il a fallu trouver un juste équilibre entre toutes ces influences tout en préservant l’émotion de départ. Pendant toute la durée du travail, je n’ai jamais voulu perdre cette sensation.

Comment ne pas perdre cette émotion première ?

C’est difficile mais j’ai appris avec le temps à préserver cette bonne intention. Quelles que soient les étapes du travail, j’ai retrouvé cette émotion qui m’a animée. J’ai gardé cette étincelle.

La retrouvez-vous aussi sur scène ?

Oui je la retrouve quand je chante. Je suis en accord avec les chansons. C’est une émotion très personnelle. Du coup, j’ai l’impression que ce disque marque un tournant par rapport à ce que j’ai pu faire avant. Toutes ces choses évidentes viennent de mon histoire personnelle, de mon histoire musicale. Cet album est pleinement en accord avec ce que je suis aujourd’hui. Et c’est la première fois que je le ressens aussi fortement.

Infos pratiques

  • Vendredi 10 et samedi 11 mai sous le chapiteau des Saltimbanques de l’Impossible, parc paysager de Neuville-lès-Dieppe.
  • Tarifs : 15 €, 12 € une soirée, 25 €, 20 € les deux soirées.
  • Réservation au 02 35 82 04 43 ou sur www.dsn.asso.fr

Programmation des Concerts de l’Impossible

  • Vendredi 10 mai à 19h30 : Djazia Satour, Karpatt, Sein
  • Samedi 11 mai à 18h30 : Lo-Fï, Monkey Division, Les Tit’Nassels, Les Yeux d’la tête