On connaît Elsa Triolet, l’écrivaine, beaucoup moins la créatrice de bijoux pour les maisons de haute couture. La ville de Saint-Étienne-du-Rouvray, propriétaire de la collection des 56 pièces, la présente jusqu’au 16 décembre au Rive gauche.

41 colliers, 12 bracelets, 2 ceintures, une paire de boucles d’oreilles… Ce sont 56 pièces uniques, dessinées et fabriquées par Elsa Triolet (1896-1970), écrivaine, prix Goncourt en 1944, résistante. Entre 1929 et 1932, la compagne de Louis Aragon a imaginé des bijoux pour de grands couturiers comme Paul Poiret, Madeleine Vionnet, Edward Molyneux, Elsa Schiaparelli… 

Tout a commencé lors d’une exposition où Elsa Triolet rencontre le patron de Vogue. Celui-ci remarque son collier et lui demande le nom du créateur. Le bijou était une de ses œuvres. L’homme lui tend alors sa carte et lui recommande de faire le tour des grands couturiers pour leur proposer ses créations. Elle exercera le métier de parurière pendant trois ans. Seulement pendant trois ans à un moment où ni elle, ni Louis Aragon ne parvenaient à vivre de leur plume. Le temps aussi de découvrir le monde de la haute couture qu’elle jugeait hypocrite, injuste. Elle l’écrira dans Colliers en 1933.

Durant ces années, Elsa Triolet réalise des bijoux d’une étonnante modernité et d’une grande élégance. « Ce sont des joyaux faits de rien, de matériaux pauvres. Elle a réussi à mettre au point de nouvelles techniques de montage et d’assemblage », indique Martine Thomas, commissaire de l’exposition des bijoux présentés jusqu’au 16 décembre au Rive gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray.

Les sources d’inspiration d’Elsa Triolet sont multiples, surtout ethniques. L’écrivaine marque notamment son attention pour l’art africain et océanique. Elle travaille autant le cuir, le métal, la nacre, le verre que le coton pour la création de bijoux très sobres ou alors très colorés et extravagants. Elsa Triolet a constitué une collection plurielle de véritables objets d’art.

L’exposition est complétée de dessins, du cahier que tenait avec rigueur la parurière. Pour chaque bijou, elle indiquait la quantité de matière, son prix et le temps passé. Il y a la fameuse valise servant à présenter les œuvres aux grands couturiers. C’est Louis Aragon qui jouait le rôle de commercial.

La donation, une longue histoire

Comment la ville de Saint-Étienne-du-Rouvray se retrouve en possession des créations d’Elsa Triolet ? C’est une longue histoire qui commence avec une femme de caractère et une militante, Raymonde Lefebvre. Née en 1911, elle se retrouve placée dans un orphelinat après le décès de son père pendant la Première Guerre mondiale. « Sa mère travaillait à l’hôpital et ne pouvait s’occuper de ses enfants. Raymonde va quitter l’école très tôt pour travailler et gagner sa vie. Elle a toujours eu une grande soif de lecture. Avec son salaire, elle a acheté des livres », raconte Georgette Gosselin. L’ancienne élue municipale de 1959 à 1995 de Saint-Étienne-du-Rouvray se souvient très bien de cette « femme de conviction, généreuse, passionnée ». 

Tout au long de sa vie, Raymonde Lefebvre, adhérente à l’Union des femmes françaises, a mené de nombreuses actions sociales. La culture était son cheval de bataille. « La lecture était, pour elle, une source de progrès pour les enfants et pour tout le monde. Lors d’une réunion de l’Union des femmes françaises à Marseille en 1949, elle va rencontrer Elsa Triolet qui appelle à la bataille du livre. À son retour, elle décide d’ouvrir une bibliothèque. Elle va faire des collectes, récupérer tout document écrit. Et cela, tout en travaillant. Elle crée une association et sa première bibliothèque avec 149 livres ».

Raymonde Lefebvre lui donne le nom d’Elsa Triolet. Pour les 20 ans du lieu, elle invite bien évidemment Elsa Triolet qui décèdera le 16 juin 1970 avant la cérémonie. Louis Aragon écrit alors à Raymonde Lefebvre et lui fait la promesse de venir la rencontrer. Il la tiendra une première fois en août 1970, une seconde en 1972. « Il a lu Persiennes. C’est un souvenir formidable » pour Georgette Gosselin.

Dans cette histoire, il y a une autre personne importante : Roland Leroy. L’ancien directeur de L’Humanité et élu de Saint-Étienne-du-Rouvray entretenait une relation étroite avec le couple Triolet-Aragon. Avant sa disparition, le poète confie en 1981 les bijoux d’Elsa Triolet à Roland Leroy afin qu’il les remette à l’association gérant la bibliothèque. Un magnifique cadeau pour Raymonde Lefebvre mais une collection difficile à conserver et à partager. La militante décide de céder les bijoux à la ville lorsque celle-ci construira une véritable bibliothèque. Ce sera fait.

 

Infos pratiques

  • Les bijoux d’Elsa Triolet, jusqu’au 16 décembre, tous les jours du mardi au vendredi de 13 heures à 17h30, les samedi et dimanche de 14h30 à 17h30, les soirs de spectacle de 19h30 à 20h30 au Rive gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray. Entrée libre
  • Visites commentées de l’exposition samedi 17 novembre, dimanche 25 novembre et samedi 8 décembre à 15 heures
  • Projection du film d’Agnès Varda, Elsa La Rose, les dimanches 25 novembre et 15 décembre à 15 heures