Point de départ de cette histoire : un orgue remarquable dans une église gothique qui a donné des envies à deux passionnés de musique ancienne. Il y a 20 ans, Jean-Paul Combet et Philippe Gautrot ont fondé l’Académie Bach à Arques-la-Bataille donnant naissance l’année suivante au festival de musiques anciennes. Une structure et un événement singuliers, réputés pour l’exigence et la pertinence des projets, sont des découvreurs de nouveaux talents comme le Poème harmonique, Café Zimmermann, L’Arpeggiata… Retour sur ces années avec Jean-Paul Combet.

L’Académie Bach a 20 ans. Quels étaient vos objectifs au moment de la création ?

C’est une structure qui a été créée au moment de la construction de l’orgue en 1997 afin de proposer des concerts lors de l’inauguration. Cela commence a être une vieille histoire. Le premier objectif a été de faire en sorte que ce nouvel instrument qui arrivait ne soit pas l’objet d’une inauguration et rien d’autre. Nous voulions que cette structure culturelle et artistique l’accompagne. Si le public et les collectivités territoriales n’avaient pas accompagné le projet, peut-être que nous n’aurions pas continué. Dès la première année, nous avons eu des réponses positives. Nous avons donc continué. Mais nous étions des novices. Le début de l’histoire est avant tout artistique. Le volet pédagogique est venu plus tard. Dans ce projet artistique, il y avait aussi la volonté de marier l’orgue à d’autres instruments. L’orgue a en effet pris cette habitude d’être solitaire. Un fait qui est récent. Depuis la fin du XIXe siècle, l’orgue joue seul. Or, pendant longtemps, il a été associé à la voix et à d’autres instruments. Nous voulions revenir à cette tradition.

Quelles sont les particularités de l’orgue de l’église d’Arques-la-Bataille ?

Il a plusieurs particularités. Il est placé sur un jubé et non sur une tribune. La plupart des orgues sont en effet placés sur une tribune, accolés au mur de la façade, devant une rosace. Et ce, pour projeter le son depuis l’entrée de l’édifice jusqu’au choeur de l’édifice. L’orgue d’Arques-la-Bataille a deux façades et porte du côté du chœur et de la nef. Il spatialise le son de deux côtés. Il a donc fallu découvrir la manière dont il pouvait sonner. Nous avons fait le choix pour un type de répertoire, la musique baroque et en particulier la musique germanique. Depuis 20 ans, il est en parfait état de marche. Il n’a aucun problème.

Le projet artistique s’est-il étoffé avec le festival ?

La première année a été déterminante. Au tout début, nous n’avions pas de structure. Philippe Gautrot et moi avions porté le démarrage en tandem. Dès la première année, nous nous sommes rendus compte que tout le monde était partant. Ce qui était important dans cette partie de la Normandie. Le festival fait vivre ce territoire à l’écart. Il l’est encore plus aujourd’hui après la réunification. Nous sommes complètement au nord. Il faut donc insister et garder le cap.

Quelles étaient les ambitions ?

Il y avait de grandes ambitions artistiques. On avait envie de bien faire les choses. Surtout pas de bricolage. Même dans l’esprit d’une petite structure. Autre facteur important : la fondation de la structure se déroule au moment où je crée le label Alpha. L’articulation entre les deux a été un élément moteur. Nous avons commencé par accueillir des artistes très jeunes. Dès la première ou la deuxième année, nous avons invité et facilité la création du Poème harmonique et de Café Zimmermann en les encourageant à développer leur projet. En 1999, nous avons sorti le premier disque du Poème harmonique qui a eu un écho positif. Du coup, cela a suscité un intérêt supplémentaire du public venu écouter ces nouveaux ensembles. Une alchimie s’est mise en route.

« Encourager à prendre des risques »

Pourquoi le Poème harmonique ?

Il y a tout d’abord une relation personnelle avec Vincent Dumestre (fondateur du Poème harmonique, ndlr). Je l’ai rencontré en 1995. Il jouait en tant que théorbiste avec beaucoup d’ensembles. Je l’ai trouvé très cultivé. Il me parlait de compositeurs que personne ne Il avait un véritable regard sur les choses qui tranchait. Je l’ai encouragé à prendre des risques. Même chose avec Pablo Valetti et Céline Frisch qui sortaient de la Schola Cantorum de Bâle. J’ai rencontré Céline Frisch avant Pablo Valetti. Je l’ai entendue répéter. C’était formidable. Je leur ai proposé l’enregistrement d’une vraie intégrale de Bach qui n’avait jamais été faite. Ils n’en revenaient pas et nous sommes partis là-dessus. Il y a aussi L’Arpeggiata. La vocation de l’Académie Bach a été vite d’être un point d’accueil, de création. Nous avons entamé des réflexion avec de jeunes musiciens pour des projets artistiques. Aujourd’hui, nous continuons avec L’Armée des romantiques mais la concurrence est dure. C’est un choix qui explique la relative faiblesse de notre notoriété.

Vous avez réussi à nouer des relations de confiance avec un public fidèle.

Il y a un chemin mutuel. La structure a évolué au fil du temps. Maintenant, c’est une équipe professionnelle. Le public a aussi fait son chemin. La première année, il est venu écouter un programme du Poème harmonique, jusqu’alors jamais entendu en Europe. Vincent Dumestre a trouvé des partitions remarquables et inédites. Les spectateurs ont été un peu surpris. Après, il a absorbé cette démarche de découverte et la prise de risque.

Y a-t-il encore des beaucoup de musiques à découvrir ?

Je suis plus réservé. Nous sommes rentrés dans des découvertes qui sont des répétitions, des ressemblances de musiques déjà entendues. Il y a dix ou quinze ans, nous avions des pièces inédites. Ce que les musiciens sortent des tiroirs reste de seconde zone. Ce sont moins des chefs-d’oeuvre. En revanche, il y a encore des choses à explorer dans la musique médiévale et de la Renaissance et du boulot dans l’exploration de voies nouvelles d’interprétation. Les musiciens apportent leur patte, ont une autre approche. Comme Vox Luminis qui transfigure sans défigurer des oeuvres de Bach, de Purcell…

Comment avez-vous imaginé le prochain festival de musiques anciennes ?

Nous avons eu un rêve avec Lionel Meunier (fondateur de Vox Luminis, ndlr). Nous avons construit un parcours avec l’ensemble. Après les Cantates, les Motets de la famille Bach, nous nous sommes approchés de la Messe en si. On avait envie d’arriver à cette oeuvre qui n’est pas simple. Elle demande un gros effectif. Elle a été composée à des époques différentes. Bach l’a reprise, adaptée pour en faire une pièce complexe. Nous allons associer l’orgue à ce répertoire. 20 ans après, cela a du sens. Nous allons l’entendre, cet instrument.