Juan Diaz Canales et Rubén Pellejero, repreneurs de Corto Maltese, héros mythique créé par Hugo Pratt, livrent avec Equatoria un album qui tient toutes ses promesses. En partant à la quête du mythique Miroir du prêtre Jean, Corto Maltese ne se doutait pas qu’une autre aventure l’attendait : aller à la recherche de la dépouille d’Emin Pacha, naturaliste et gouverneur de la province d’Equatoria disparu dans le Haut-Nil égyptien… Bien sûr, comme dans toutes ses aventures, ses pérégrinations seront initiatiques, et ses questionnements humains et profonds… De passage en Normandie, ils rencontreront leurs lecteurs au Grand Nulle Part à Rouen vendredi 27 octobre et à La Galerne au Havre samedi 28 octobre. En attendant, le scénariste Juan Diaz Canales a accepté de répondre avec disponibilité et pertinence à nos questions…

 

Parlez-nous tout d’abord de Rubén Pellejero. En quoi était-il le dessinateur idéal pour la reprise de Corto Maltese ?

Rubén partage avec Pratt la même tradition graphique, qui vient des maîtres américains du noir et blanc, comme Milton Cannif ou Alex Toth, et aussi des écoles italiennes et argentines. Ils partent des mêmes bases, ce qui fait que Rubén est très à l’aise avec l’univers graphique de Corto. Pour moi, Rubén était l’auteur le plus approprié pour faire la reprise. C’est très agréable de travailler avec lui. Je suis très content que la chimie s’opère entre nous et que notre équipe fonctionne parfaitement bien.

Votre comparse Pellejero déclarait, à l’issue de votre premier tome de reprise du personnage, Sous le soleil de minuit, qu’il aimerait bien que Corto se retrouve dans des « endroits qu’il n’a encore jamais visité (…) New York pourquoi pas ! ». Vous avez exaucé son vœu ! Comment vous est-venue cette idée de propulser Corto dans l’Afrique mystérieuse ? Pourquoi Equatoria ?

L’idée de départ vient d’une suggestion que m’a faite Rubén : inclure dans ce tome le personnage réel d’Henry de Monfreid. Ce dernier était un auteur de référence pour Pratt et ses aventures dans la corne d’Afrique sont très inspirantes. En plus, on avait envie de changer complètement d’endroit, après le froid passage par le Grand Nord dans le tome précédent. L’idée de l’Afrique équatoriale s’est alors très rapidement imposée.  Equatoria est, certes, un lieu emblématique de l’époque des explorateurs romantiques du Continent noir, mais il nous a aussi servi de prétexte pour expliquer que les problèmes créés lors de l’époque coloniale restent toujours de nos jours sans solution. Cette région du monde, le Sud Soudan, est aujourd’hui encore en guerre…

Et New York ? Est-ce possible un jour ?

Évidemment, tout est possible puisque Corto est un aventurier qui ne fait que sillonner le monde. Mais rien de prévu par l’instant.

Dans Equatoria, vous mettez en scène de nombreuses femmes, fortes et déterminées, et des hommes souvent enfermés dans les conventions et la violence. Pourrait-on qualifier votre message de féministe ?

Je ne sais pas si on peut considérer cela comme féministe, mais en tout cas, c’est bien mon idée de la femme ! On a essayé de montrer que femmes et hommes sont sans doute égaux quand il s’agit d’aimer, d’agir, d’avoir de la grandeur et de la misère morale. Mais nous ne pouvions pas pour autant tomber dans l’anachronisme : nos personnages masculins, comme les soldats ou les colons, se montrent enfermés dans les rôles qu’ils avaient à l’époque, et plutôt effectivement liés à la violence.

Vous développez également le thème très intéressant du désir ou de l’impossibilité du retour aux origines, de la quête d’une terre fantasmée. Est-ce que Corto est voué à l’éternelle errance – ce qui est par ailleurs son moteur et qui semble lui convenir ?

Tout à fait. On pourrait imaginer que Corto est un Ulysse moderne, qui n’arrive jamais à retourner à sa terre-patrie, Itaque. Probablement parce qu’il ne sait pas lui même où se trouve son propre Itaque : Venise ? Malte ? Cordoue ?

Que veut dire exactement pour vous les vers tirés d’un poème de Constantin Cavafy, ami de Corto, et que vous avez retranscrit : « Tu ne trouveras pas de nouveaux pays, pas de nouveaux rivages (…) Tu as gâché ta vie dans le monde entier, tout comme tu l’as gâchée dans ce petit coin de terre » ? Et comment Corto les reçoit-il ?

C’est une vision plutôt pessimiste de la vie des aventuriers, qui, à la fin de leur vie, se trouvent toujours sans  récompense. Même s’ils ont beaucoup voyagé, les aventuriers ne peuvent pas échapper au destin et à la mort. Mais on sait bien que Corto ne croit pas du tout au destin. Et même pas à la mort. Car parfois, il pense que tout n’est qu’un rêve. C’est quelque chose qu’il nous prouve à chaque aventure.

Au début de l’album, vous mettez en scène Corto en train de raconter une histoire. Vous le situez à Venise, ville dans laquelle Pratt a passé toute son enfance. On peut y voir un lien direct avec l’album Fable de Venise (Casterman 1981), à la fin duquel Corto annonce à quelqu’un situé derrière une porte mystérieuse : «  Je quitte cette histoire et je demande à entrer dans une autre histoire, dans un autre endroit »…

Effectivement, Pratt nous avait déjà montré que Venise est une magnifique porte pour passer d’une historie à autre…

Difficile de se dégager de l’ombre du maître Hugo Pratt. Pensez-vous pouvoir un jour en être totalement libéré, ou assumerez-vous toujours une filiation directe ?

Pratt travaillait sans contraintes, et le résultat est une œuvre qui a beaucoup évolué tout au long des albums. Donc nous n’avons pas l’impression d’avoir des références imposées, fixes., mais plutôt des pistes artistiques très variées, qui partent dans toutes les directions : la réalité, le rêve, l’histoire, la fable, le mythe… De notre côté, grâce à la confiance de l’ayant droit et des éditeurs, nous avons le sentiment de travailler dans des conditions de liberté créative absolue.

Sous Le Soleil de minuit était l’album de la reprise, de la prise de marques. Quel statut a pour vous Equatoria. L’album de la transition ? De la continuité ? De la renaissance ? Ou autre ?

Nous ne nous posons pas ce type de question et n’avons aucun a priori. Pour nous, chaque album est un défi artistique en soi, et nous ne considérons pas les différents volets en les comparant les uns avec les autres.

Qui est Corto Maltese pour vous finalement ?

Un aventurier romantique, mais qui garde toujours une vision critique et intelligente sur le monde qui l’entoure.

Qu’avez-vous mis de vous dans le personnage ? Dans quelles voies voulez-vous l’emmener, et lesquelles voulez-vous éventuellement laisser de côté, même si elles ont été imaginées par Pratt ?

On met tout ce qu’on peut de nous dans le personnage, car comme je l’évoquais, nous travaillons dans des conditions optimales de liberté créative. La seule limite à respecter est l’univers déjà établi par Pratt, c’est à dire la chronologie de Corto et ses relations avec des autres personnages de la série. Par ailleurs, nous ne voulons écarter aucune des voie crées par Pratt, car pour nous, elles sont toutes intéressantes et font partie de la richesse du personnage.

Quelle est la modernité de Corto ? En quoi est-il actuel, de notre temps ?

Il nous parle de sujets qui nous concernent tous, qui trouvent encore aujourd’hui une actualité. Des conflits sociaux et politiques comme les problèmes frontaliers ou le respect des minorités,  et des conflits de l’âme humaine et philosophiques comme l’amour, le compromis ou la morale.

Le fait qu’il n’ait pas de frontière même s’il a des attaches, et qu’il synthétise parfaitement l’extrême bon sens du marin et l’absence de préjugé concernant la magie ou les croyances, fait de Corto un homme libre. Peut-il être un modèle dans une époque actuelle où les repères sont en crise et les certitudes bousculées ? 

Je crois que Corto est une référence pour le monde actuel. Il est le mélange de cette absence de préjugé, avec un sens critique que le pousse à remettre tout en question avant d’arriver à sa propre conclusion. On a besoin de plus de personnes qui agissent comme cela, pour éviter de tomber entre les mains de leaders à la con et de faux prophètes.

Propos recueillis par Laurent Mathieu

 

Les dates

  • Vendredi 27 octobre à 15 heures à la librairie Au Grand Nulle Part à Rouen
  • Samedi 28 octobre à 15 heures à La Galerne au Havre
  • Entrée libre