Une nouvelle fois, La culture n’a pas été un sujet abordé pendant ces deux mois de débat national. Les directrices et directeurs de salles en Normandie n’en sont pas étonnés. Réactions.

Aux élections présidentielles ? Rien ! Aux élections législatives ? Rien non plus ! Peut-être lors du débat national ? Non, toujours rien. La culture a été une nouvelle fois l’une des grandes absentes de la liste des thématiques débattues pendant ces deux mois. Pourtant, elle est l’affaire de tous puisqu’elle est porteuse de valeurs et consolide les liens sociaux. À un moment où les droits culturels sont à la mode, il est difficilement concevable que la culture soit passée à la trappe. D’autant que les enjeux économiques sont aussi considérables dans ce domaine. 

Du côté de directrices et directeurs de salles, pas d’étonnement mais des interrogations voire des inquiétudes. Philippe Cogney, directeur de la scène nationale de Dieppe comprend qu’il « puisse y avoir des priorités plus urgentes. Mais c’est un tout. Il faut que ce soit mené dans une même urgence. Tout est lié afin de ne pas creuser de fossés qui séparent les publics, les populations. Le fait que la culture ne soit pas abordée me questionne sur la crise intellectuelle que nous traversons ». 

Jean-Christophe Aplincourt, directeur du 106 à Rouen préfère y voir que « La culture a peu de place dans la pensée quand on est dans l’urgence. Parler de culture, c’est parler d’un projet de société. Ce qui est un élément de démocratisation. Cette urgence nous empêche peut-être de penser les enjeux d’une société ».

Pour Christian Mousseau Fernandez, directeur du Tangram à Évreux, « ce constat confirme depuis un certain nombre d’années que la culture n’est plus un enjeu à part entière mais un enjeu transversal. Il faut rappeler sans cesse que l’art et la culture ne sont pas seulement une question de divertissement — cela certes en fait partie — mais c’est surtout un ferment d’une société en bonne santé, c’est-à-dire ouverte sur le monde, au dialogue et acceptant différentes idées. Il faut garder son bâton de pèlerin ».

« Une mort cérébrale »

David Bobée, directeur du CDN de Normandie Rouen va plus loin. « Alors que la fraternité est abîmée, il n’y a que la culture pour croire en une cohésion sociale, une symbolique commune. C’est ce qui fait un peuple, quels que soient les milieux, les origines, les sexes… La politique doit affirmer cela. On ne peut répondre aux attentes actuelles sans acte, sans projet culturel et civilisationnel. La culture ne peut pas être seulement un bien pensé à travers une politique des plus classistes qui méprise les travailleurs au profit des milieux les plus favorisés ».

Une idée que partage Marie Dubuisson, directrice du théâtre Charles-Dullin à Grand-Quevilly et du centre culture Voltaire à Déville-lès-Rouen : « la culture est un endroit où se manifeste la fracture sociale qui est à l’origine de ce mouvement des Gilets jaunes. Si on ne développe pas la pratique, on ne sortira pas de cette situation. C’est un enjeu du mieux vivre ensemble, essence de la culture. Les personnes qui manifestent n’expriment pas ce besoin parce qu’ils n’y ont jamais goûté. Or, c’est un besoin essentiel pour l’épanouissement de chacun ».

Yveline Rapeau, directrice de La Brèche à Cherbourg et du Cirque-Théâtre à Elbeuf, a ainsi fait de son métier, « un engagement. Tous les jours, je fais quelque chose pour contribuer à l’émancipation du genre humain. Si on n’a pas à manger, on meurt bien sûr et il faut sortir de cette précarité. Si on n’a pas de culture, on meurt aussi. C’est une mort cérébrale ».

Pour les acteurs culturels, « c’est douloureux qu’une partie de la population ne verbalise pas des besoins culturels, regrette Loïc Lachenal, directeur de l’Opéra de Rouen Normandie. Est-ce qu’elle n’y pense pas parce qu’elle se sent trop éloignée ? Je pressens qu’il y a des envies d’être ensemble. Outre la question du pouvoir d’achat, le mouvement des Gilets jaunes pose aussi des questions de vivre ensemble. Les personnes se sont retrouvées sur des ronds-points pour retisser des liens. La culture permet cela, permet de retrouver une dignité de citoyen ».

Des économies

Depuis plusieurs années, culture rime avec économie. Comme le rappelle Raphaëlle Girard, directrice du Rive gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray.  « Nous sommes face à un pouvoir politique, au sommet, qui se désintéresse de la culture et l’envisage par le prisme de la consommation. Le Pass Culture à 500 € se résume à un truc de plus à acheter. Cela ne peut pas marcher. Or les arts ne doivent pas être perçus comme un bien de consommation supplémentaire ».

Jean-François Driant, directeur du Volcan au Havre, tient le même discours. « La culture est devenue un élément de comptabilité, d’économie et non plus un espace sociétal. On ne se pose plus la question : qu’est-ce qui nous construit ensemble ? On en revient juste à réfléchir à comment résorber un déficit. C’est inquiétant parce que la notion de progrès, d’évolution, de civilisation perd son sens ». Paul Moulènes, directeur de La Traverse à Cléon y voit un argument « d’attractivité. La culture n’est plus pensée en tant que culture. Les évolutions font que nous sommes dans une concurrence des territoires. On veut faire mieux que son voisin. On ne parle plus de développement culturel. Les structures culturelles sont ainsi vues comme des accessoires ».

Même sentiment de la part de Franck Testaert, directeur du Tetris au Havre : « La plupart des politiques ne comprennent pas les enjeux de la culture. Ils parlent de culture et communication, culture et attractivité. Comme des biens économiques sur leur territoire. On ne peut constater qu’un décalage entre ce qui est dit et ce qui est fait. A cela s’ajoute la condescendance de l’État. On sait que la culture n’est pas la solution mais elle fait partie de la solution pour avancer vers un monde meilleur ».

Les directions des structures culturelles ne font pas seulement un constat. L’action culturelle reste un chapitre important et essentiel dans leur projet. « Le ministre de la Culture a parlé d’éducation comme si cela n’avait jamais existé. Il y a des volontés fortes. Les actions invisibles sont visibles par les populations », remarque Raphaëlle Girard. Tout comme Simon Fleury, directeur de L’Éclat à Pont-Audemer : « cela se joue à un autre endroit. Nous menons un gros travail pour réduire le fossé entre les publics et les salles, faire franchir les portes des théâtres. L’action culturelle est une guerre sans fin ». David Bobée le martèle : « pour autant que la culture ne soit pas dans le débat, nous faisons le job ».