bajramAprès la région parisienne, Angoulême, la Belgique, Denis Bajram s’est installé en Normandie, à Bayeux. Il est aujourd’hui une référence dans le domaine de la science fiction. En 1998, il a lancé une série Universal War One, puis Universal War Two. Denis Bajram est l’invité d’honneur du festival de bande dessinée NormandieBulle qui se tient samedi 26 et dimanche 27 septembre à Darnétal et expose à l’Hôtel de Région jusqu’au 20 octobre.

 

 

 

 

Comme chaque invité d’honneur du Festival de Darnétal, vous avez réalisé l’affiche de la présente édition. Expliquez nous les choix qui vous ont guidés ?

Avant d’être choisi par l’organisation du festival, je ne connaissais par du tout la ville de Darnétal. On m’a dit que c’était dans la banlieue de Rouen, et j’ai imaginé que c’était comme beaucoup de banlieues, c’est-à-dire peuplée de tours et d’immeubles. J’ai plutôt trouvé une ville avec des côtés moyen-âgeux ! C’est pourquoi pour symboliser la ville, j’ai choisi cette tour d’église (l’église Saint-Pierre de Carville, ndlr) qui s’envole dans le ciel. Quant à l’idée des fusées, c’est parce que je suis un peu gêné d’avoir été choisi comme invité d’honneur. Je pense être toujours le gosse de 14 ans qui a du mal à assumer ce qu’il est. Alors j’ai convoqué quelques grandes fusées issues de la grande famille des auteurs de science fiction : le vaisseau de Goldorak, la fusée lunaire de Tintin, la Zorglonde du Comte de Champignac, l’Espadon de Blake et Mortimer etc. Comme ça , je me sens moins seul !

 

Que pensez-vous de l’exposition importante qui vous est consacrée à l’Hôtel de Région à Rouen ?

Ça m’est arrivé à plusieurs reprises d’être président d’un jury de festival de BD, mais c’est la première fois que l’on organise une exposition de cette ampleur autour de mon travail (plus d’une centaine de planches sélectionnées, ndlr). C’est très impressionnant ! J’avais déjà participé à une expo au palais des Beaux-Arts de Lille en 2013, autour du thème de la Tour de Babel. Ils avaient proposé à 3 dessinateurs de BD d’être intégrés à la programmation orientée « art contemporain » et j’avais exposé quelques planches originales, aux côtés de celles de Schuiten et de Boucq. Ca m’avait fait bizarre d’être intégré dans ce type d’expo…

 

Est-ce parce que, même si vous avez fait l’école des Beaux-arts, vous vous sentez plus proche du monde de la BD où l’œuvre d’art finale est l’album, que de l’art contemporain qui « récupère » la BD au travers de la présentation de planches originales ?

Moi, c’est clair, je fais des livres ! En effet, l’œuvre d’art, c’est l’album. C’est en cela que la BD est un art populaire, car chacun peut disposer d’une véritable œuvre pour un prix correct. Les planches originales, pour moi, ce sont des déchets de production ! Je suis très peu attaché aux originaux. Sauf quand ponctuellement elles me rappellent des moments de vie, mais ça reste très personnel.

 

Une œuvre d’art qui permet également de s’exprimer sur des sujets contemporains. Votre série phare débutée en 1998, Universal War One, dans laquelle se déroule un combat planétaire à la fin du XXIe siècle entre le Gouvernement central des Terres unies, et les puissantes Compagnies Industrielles de Colonisation. L’ONU contre les forces économiques en somme…

Oui. Quand j’ai débuté la série, la pensée libérale était en plein essor, l’internet amorçait son triomphe, on ne pensait qu’au pognon… Vingt ans après, rien n’a changé. Tout s’est même amplifié. Dans ce contexte, l’ONU a montré ses déficiences et son incapacité à agir véritablement. Et cela va durer encore longtemps. C’est ce que j’ai voulu montrer en ancrant l’action de la série dans les années 2098. Ce que j’aime dans la science fiction, c’est que l’on peut s’essayer à des prospectives basées sur l’analyse de notre présent.

 

Et aussi d’anticiper concrètement sur des événements à venir. Dans le tome 4 de la série, sorti quelques semaines après le 11 septembre 2001, vous évoquez la fin du monde en partant de New York…

On a en effet décidé de sortir l’album quand même… Mais j’ai failli arrêter la BD après ça… J’avais 31 ans et ça m’a fait redescendre violemment de mon euphorie. Je me suis posé plein de questions : D’où est venue l’idée à Ben Laden d’imaginer le scénario hollywoodien du 11 septembre ? Dans quelle mesure nous, auteurs de science-fiction, avec nos délires, ne donnons nous pas des scénarios catastrophe clef en main pour les terroristes ? Quelle est notre responsabilité ? Puis aussi est-ce que j’imagine ces situations juste parce que c’est fun ? Je suis resté bloqué un an. Pour continuer, il a fallu que j’accepte que j’étais plus sombre que je ne pensais, que tout ce que je dessinais comportait de multiples lectures. Un véritable fond. J’ai aussi fait le constat que l’on peut aller le plus loin possible, à condition d’assumer, de ne jamais se laver les mains.

 

Vous n’avez donc pas versé dans l’autocensure…

Surtout pas. Les artistes doivent être là pour empêcher les Big Brothers de maîtriser la planète ! On a cette fonction, je pense. En refusant l’autocensure, et en n’intellectualisant pas les choses, on fait confiance à sa propre hypersensibilité. Beaucoup de ce que l’on produit sort de son inconscient. Je suis persuadé que tout ce à quoi je réfléchis sera toujours moins fort que tout ce que je ressens. Alors j’essaie de ne me mettre aucune limite.

 

Ceci tout en conservant le caractère « grand public » de vos BD…

Oui, il faut quand même faire en sorte quel les lecteurs s’évadent, mais cette dimension n’est pas fondamentale pour moi. Disneyland le fait beaucoup mieux que moi ! Quand on me dit que je fais du Star Wars par exemple, ça me gonfle ! Je ne suis pas là pour plaire au public, je suis là pour dégainer les choses que j’ai à dire. C’est pourquoi, même si je peux parsemer mes BD de références que peu repèreront, je tiens à ce que tout le monde comprenne le principal de ma pensée du monde. C’est trop facile de faire le malin en compliquant le récit pour paraître intelligent. Et c’est trop facile également de rester à la surface de ce que l’on dit. C’est pourquoi j’essaie toujours de mettre en place plusieurs niveaux de lecture dans mesBD.

 

D’où vous viennent vos obsessions artistiques ?

Quels détails dans ce que l’on vit produit, ce que l’on va devenir ? Qu’est-ce qui a cassé pour que je fasse ce que je fais ? Je n’en sais rien. Mais je pense que j’ai des cassures profondes et que tout mon travail consiste à recoller les morceaux. Mon milieu familial était très riche, avec un père ouvrier qui a fini par diriger une clinique privée, et une mère grande bourgeoise ! Un milieu très chrétien aussi. A 17 ans, j’étais même devenu intégriste catholique ! C’est la lecture d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, qu’un ami m’avait conseillé de lire, qui m’a fait rentrer dans le droit chemin ! En une nuit de lecture, j’ai tout remis en cause. Je n’ai plus vu Dieu, j’ai vu l’Homme. Et la Bible est devenue une fiction, écrite par un homme. Je suis devenu un grand rationaliste. Mais cela n’exclut pas une dimension mystique, philosophale, un « 5ème élément » qui permet de continuer d’aller sur les chemins de l’enchantement, d’introduire de la vibration dans les choses, de la poésie.

 

Propos recueillis par Laurent Mathieu

 

  • Bajram, destructeur d’univers, exposition visible jusqu’au 20 octobre, du lundi au dimanche, de 9 heures à 18 heures, à l’Hôtel de Région, 5 rue Robert Schuman, à Rouen. Entrée libre
  • Bajram, invité d’honneur du festival NormandieBulle, samedi 26 et dimanche 27 septembre de 10 heures à 18 heures au Tennis couverts à Darnétal. Tarifs : 6 €, 4 € la journée, 8 €, 6 € les deux jours, gratuit pour les moins de 16 ans.