Les rencontres de la culture, organisées par la Métropole Rouen Normandie et la Ville de Rouen mardi 15 mars au 106, ont pour objectif de dessiner une politique sur un territoire nouveau. Un point sur les enjeux culturels avec Magali Sizorn, maître de conférence et responsable du master Développement des publics de la culture à l’Université de Rouen.

 

La question des nouveaux publics est récurrente. Comment cette politique s’est-elle construite ?

Nous sommes passés par des étapes différentes. André Malraux (ministre des Affaires culturelles de 1959 à 1969, ndlr) a amené la culture et la pratique artistique où se trouvaient les gens. Grâce à une politique de décentralisation, il a ouvert des centres culturels sur tout le territoire. Là, nous sommes encore dans des centralisations urbaines fortes. Plus tard s’est posée la question de la manière dont les habitants s’emparent des lieux culturels. La politique de médiation culturelle a pour vocation à rapprocher les œuvres des publics. Or, la médiation ne suffit pas. Aujourd’hui se développent des projets de territoire, de co-création, d’immersion d’artistes dans la vie de la cité pour impliquer les personnes qui ne viennent pas dans les lieux culturels.

 

Ce développement s’est donc fait par étapes.

Oui et la question de la démocratisation s’est posée tardivement. C’est un engagement public qui suppose une implication des pouvoirs publics et un financement de la culture. Et ces financements collectifs pour la chose publique doivent toucher tout le monde.

 

Or, aujourd’hui, les enveloppes budgétaires consacrées à la culture ne cessent de diminuer.

Oui mais elles restent proportionnellement importantes. Certains équipements se tournent aussi vers des financements privés. Cependant, la part globale est considérable. Certes, nous avons assisté à des regroupements de structures, à des fermetures et des secteurs, comme les arts de la rue, sont davantage touchés que les autres.

 

Concernant les publics, est-ce que les disparités sont tenaces ?

Il y a en effet des disparités très fortes. Nous avons travaillé pour le 106, le festival Automne en Normandie, le cirque-théâtre à Elbeuf. Les résultats peuvent être difficiles pour les équipes. Les tendances lourdes confirment les discours pessimistes. Dans les publics, il y a une surreprésentation des cadres supérieurs, des enseignants. Néanmoins, des tendances bougent à la marge. On peut constater une présence d’employés, d’ouvriers. Et le travail en milieu scolaire contribue à cette évolution. Tout comme avec les publics empêchés, les choses avancent. Mais, dans les équipements culturels, on ne retrouve jamais la proportion de la population nationale ou locale.

 

Quel regard portez-vous sur le territoire en terme d’équipements ?

C’est clair, le territoire est riche avec des équipements de prestige, des pôles nationaux, un centre dramatique national, un opéra, de grands musées. Mais, il y a des disparités dans l’agglomération. Il reste des villes peu dotées. A noter cependant que la rive gauche possède de nombreuses structures. Nous avons là une tradition liée à l’éducation. En ce qui concerne le dynamisme des compagnies, il faut apporter des nuances, notamment dans le secteur de la danse, peu implanté sur le territoire par rapport à d’autres régions. Il n’y a pas de lieu de travail, de studio de répétition. Il n’y a pas le même dynamisme que dans le théâtre, visible à l’échelle nationale.

 

Quelles ont été les volontés dans ces politiques culturelles ?

A la fois, il y a une volonté d’affirmer un attachement à la création et de participer au rayonnement d’un territoire. La culture contribue à apporter des richesses. Les retombées économiques ne sont pas moindres. Cependant est-ce que les moyens sont suffisants ? Y a-t-il une vraie vision ? Nous sommes davantage sur une vision utilitaire. Derrière des enjeux territoriaux, il y a la volonté de soutenir une consommation, d’apporter une clientèle dans les restaurants, les hôtels… Avec le Panorama, nous sommes sur un produit plutôt potentiellement rentable et rentable assez vite qui a moins comme public cible les habitants du territoire. C’est un produit d’appel. En ce qui concerne les actions culturelles, il est difficile de justifier leur utilité car nous ne pouvons pas avoir de mesures chiffrées sur de quelconques retombées économiques.

 

Comment ont évolué les pratiques culturelles ces dernières années ?

Ce qui a changé, c’est l’arrivée du numérique. Mais on mesure peu son impact sur les fréquentations culturelles. Je ne crois pas qu’il y ait eu un changement dans la fréquentation des équipements. En 2008, une enquête a montré une augmentation du temps passé devant la télévision. Nous avons une consommation conjointe de la télévision et d’Internet. C’est une consommation active et plurielle. Aujourd’hui, on a un accès aux informations culturelles plus rapidement. Mais le numérique n’est pas devenu un objet magique de démocratisation culturelle. Il faudrait avoir des travaux plus précis et fins pour connaître les influences du numérique sur les autres pratiques culturelles.