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Avec Marines, superbe livre d’art composé de dessins grand format de bateaux isolés en pleine mer, l’auteur et dessinateur havrais Riff Reb’s montre toute l’étendue de son talent graphique. Un art book remarqué et remarquable !

 

En 2014, avec Hommes à la mer, vous clôturez une trilogie autour d’aventures maritimes, débutée en 2009 avec A bord de l’Etoile Matutine et poursuivie par Le loup des mers. Quel sentiment avez-vous après ces 5 années consacrées aux histoire de marins et de pirates ?

 

Quand je fais le point, je me dis que c’est une incroyable aventure en soi, et surtout une aventure éditoriale ! Car quand j’ai commencé L’Etoile Matutine, ce qui m’intéressait, c’était l’humanité décrite par Pierre Mac Orlan, les sentiments humains comme la fin, la soif, le désir, l’amour, la vengeance… Les histoires de marins et de pirates étaient presque secondaires. Mais quand l’album est sorti, les retours du public ont très largement été concentrés sur la mer, les bateaux, les pirates… Et comme l’album a très bien marché, mon éditrice (Clotilde Vu, directrice du label Noctambule aux éditions Soleil, ndlr) m’a dit amicalement « Fais-moi un autre livre de mer et de pirate ! ». Dans un premier temps, j’ai refusé, parce que mon but n’était pas de m’enfermer dans ces thèmes. Et puis pour diverses raisons, j’ai cédé !

 

Ce qui vous a permis, avec l’adaptation du Loup de mer de Jack London, de décrire d’autres facettes de la nature humaine…

Oui, Mac Orlan sort de la Première Guerre mondiale et n’a plus d’illusions sur la vie, sur l’humanité. Ses écrits sont teintés d’amertume, de mélancolie, sans aucune espèce d’espoir sur le futur. London, lui, est un jeune socialiste qui veut changer le monde. Ce qu’il dépeint, notamment dans le célèbre Croc Blanc, ce sont les conflits entre l’homme et la nature, entre le sauvage et la civilisation. Ceci dit, dans London comme dans Mac Orlan, il y a pas mal de noirceur !

 

Puis vous avez poursuivi avec Hommes à la mer

Hé oui ! Après le succès du Loup des mers, je me suis dit « Bon, ok, j’assume, je vais faire une trilogie ! », et j’ai entamé l’adaptation de courts récits d’auteurs que j’adore et que j’ai lus pendant que je travaillais sur les 2 albums précédents. Cela m’a permis de mettre en scène d’autres types de personnages, et d’étendre ma palette de sentiments humains.

 

Pensez-vous que Mac Orlan, London, Poe, Stevenson, ont libéré en vous le souffle lyrique que vous aviez et que vous n’aviez pas encore exprimé ?

Oui. Et pour cause : jamais jusqu’alors je n’avais eu entre les mains des récits d’auteurs lyriques de cette trempe. C’est une chance d’avoir pu les rencontrer au travers de leurs ouvrages. Les adapter a été un plaisir inouï. Du caviar !

 

Votre art-book Marines, recueil de magnifiques illustrations en noir et blanc qui vient de sortir chez Noctambule également, sonne comme un superbe jubilé.

Oh oui ! On boucle la trilogie par un florilège des marines que j’ai faites parallèlement à la réalisation des 3 albums, dont nombre d’entre elles sont inédites. L’idée vient de Guy Delcourt (patron des éditions Delcourt qui a racheté Soleil en 2013, ndlr) qui m’a dit, après la sortie d’Hommes à la mer : « Quand fais-tu un nouvel ouvrage dans la même veine ? ». Je lui ai répondu que ce n’était pas du tout d’actualité car j’avais beaucoup de travail, j’étais constamment en festival et je voulais passer à autre chose. Puis j’ai réfléchi et je lui ai dit : « Si tu veux une nouveauté, je veux bien travailler sur un art-book, sur l’édition d’un recueil de mes dessins autour de la mer. » J’avais tout le matériel disponible, et à foison ! Puis je me suis pris au jeu et comme je voulais faire un livre qui soit impeccable, je lui ai dit aussi que je voulais bien laisser mon salaire au graphiste de Noctambule, Didier Gonord, qui a travaillé sur la trilogie. J’adore son travail et je savais qu’il pouvait réaliser un ouvrage de grande qualité. J’ai alors sélectionné tout ce que j’avais autour de la mer, mais c’était un vaste fourre-tout ! Clotilde et Didier sont venus à mon atelier au Havre et m’ont proposé de concentrer l’art-book sur les nombreuses marines que j’avais faites ces 5 dernières années pour des festivals, pour mon galeriste (Daniel Maghen à Paris, ndlr), et pour diverses illustrations. Cela a fait le tri ! Puis comme ces dessins représentaient dans leur grande majorité des étendues marines et des bateaux, j’ai décidé d’amener de l’humain en poursuivant une idée que j’avais en tête depuis quelques temps, à savoir réaliser des portraits de pirates. Encarté la fin du livre donc, le lecteur peut lire un livret souple de 36 pages dans lequel se trouvent 12 portraits créés de toute pièce. J’en suis très content parce que pour moi, aujourd’hui, cette confrontation entre la mer et les bateaux d’un côté, et les pirates de l’autre, est claire et évidente.

 

Vous avez dernièrement dessiné de nombreux pirates et flibustiers, mais si l’on s’attarde sur votre bibliographie, on s’aperçoit que les « héros » caractériels et a priori antipathiques sont nombreux, comme Mirtil Fauvette (série éponyme parue chez Les Humanoïde Associés dès 1999), détective « sale et méchant » ! Qu’est-ce qui vous attire dans les personnages peu recommandables ?

C’est vrai que mes goûts vont dans la marginalité et les arrière-cours, et la plupart de mes héros sont décalés, des cas sociaux ! C’est parce que ça met du piment dans la vie ! Le choix est simple : soit on prend un personnage insipide comme Tintin et on le projette dans des aventures extraordinaires, soit on prend un personnage sans foi ni loi et on le projette dans un contexte d’une grande banalité. Moi, j’ai choisi la seconde solution : je mets du piment dans un plat fade ! Dans ces conditions, les pirates sont parfaits ! Il n’y a pas plus marginaux qu’eux. Ils ont d’autres lois, sont violents, coupeurs de têtes. Mais il ne faut pas oublier que ce sont eux qui ont inventé la démocratie moderne, que leur société était organisée autour de l’équité et de la redistribution. Mac Orlan voyait en eux de super minables attachants. Et puis graphiquement, je préfère dessiner ça qu’un défilé de mode !

 

Revenons à Marines. A la fin de l’ouvrage, comme autant d’influences, vous remerciez de nombreux peintres et graveurs – dont Gustave Doré, Honoré Daumier, William Turner, Gus Bofa -, le photographe havrais Jean Gaumy et le grand chef opérateur Henri Alekan. Mais pas Hokusaï ! Des détails de certaines planches rappellent pourtant la célèbre Grande vague de Kanagawa du maître japonais…

En effet ! Mais c’est complètement inconscient ! Pendant que je dessinais les trois albums, je me suis beaucoup imprégné de photos et peintures des grands artistes qui ont représenté la mer. Mais je n’ai jamais ouvert un livre d’Hokusaï pendant cette période ! C’est mon galeriste qui m’a fait me rendre compte de la filiation, et ça n’a pas été une surprise car quand j’étais plus jeune, j’ai été fasciné par Hokusaï et les maîtres japonais comme Hiroshige. De toute façon, on est tous des éponges : on absorbe tout ce que l’on aime, tout ce que l’on admire. Et tout naturellement, cela ressort dans son travail d’une manière ou d’une autre…

 

Propos recueillis par Laurent Mathieu