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David Bobée, directeur du CDN de Normandie Rouen, et Ronan Chéneau, auteur associé, sont des artistes complices depuis plusieurs années. Ensemble, ils ont imaginé Res/Persona, Fées, Cannibales, Warm, l’inoubliable Nos Enfants nous font peur quand on les croise dans la rue… Chez eux, il y a un engagement fort autant artistique que politique, une démarche en forme de questionnement sur le théâtre. Pendant un an, Ronan Chéneau a mené des ateliers d’écriture avec des primo-arrivants en Normandie. Des textes qu’il a mis en forme pour créer Les Arrivants, mis en scène par David Bobée. Ces parcours de vie se jouent vendredi 13 et samedi 14 mai au théâtre des Deux-Rives. Entretien avec Ronan Chéneau.

 

Est-ce essentiel pour vous d’écrire tout en étant proche du metteur en scène et des comédiens ?

C’est une chose que je fais souvent depuis que je travaille avec David (Bobée, directeur du CDN de Normandie Rouen, ndlr) et pour le théâtre. J’écris aussi beaucoup en amont. Avec Les Arrivants, c’est différent. Les comédiens ont écrit leur texte lors des ateliers. J’ai ensuite réalisé un montage, distribué la parole. Il devait y avoir une base de texte avant de commencer le travail sur le plateau. En règle générale, le contenu ne s’invente pas sur le plateau. Il s’éprouve, s’étaye. Après je le réécris au fil des répétitions.

 

Que permet l’expérience du plateau ?

Il permet à un auteur, lorsqu’il reste seul, de sortir d’un travers qui est celui d’oublier la qualité du langage. Cette langue doit être claire. Un auteur doit réussir à rentrer dans les contraintes du langage dit. Dans le cadre d’une commande, cela permet de comprendre ce qui se joue et de répondre au mieux à ce que l’on attend de moi. Au-delà de la simple technicité de la langue, il y a un enjeu sur scène : faire entendre une langue et l’adapter au mieux aux comédiens.

 

Est-ce à l’auteur de s’adapter aux comédiens ou l’inverse ?

Les deux. Il y a encore cette idée très présente : c’est aux comédiens de s’adapter au texte. Parce qu’il y a cette domination classique. On s’adapte à ce que l’on apprend avec cette idée, consciente ou inconsciente que le comédien est toujours un apprenant par rapport aux textes classiques. Mais cela se passe aussi dans le théâtre contemporain. En fait, il faut être dans l’échange. Je suis en jeu avec tous les comédiens. Comme chaque comédien est en jeu avec les autres. Sur le plateau, on doit tous s’écouter.

 

La démarche est différente pour le roman.

Le roman est le fantasme de tout écrivain. J’ai moins d’expérience. Avec le roman, l’auteur maîtrise tout. Au théâtre, on ne maîtrise pas tout. J’aime assez cela. Cela permet de situer où l’on doit prendre ses responsabilités. Dans une pièce, le texte n’est pas tout le sens. Il se situe à un endroit du sens qui n’appartient qu’à lui. Mais il n’a pas le monopole du sens.

 

Il est tout aussi important que la scénographie, la lumière, la vidéo, le son…

Pour moi, oui. Il y a encore quelque temps, dire cela était une aberration. Aujourd’hui, tout a son importance parce que le théâtre a évolué.

 

Est-ce que le texte doit aussi avoir une force visuelle ?

Il faut écrire en gardant en tête que l’on n’est pas le seul à parler. L’image, le son… prennent beaucoup d’espace. Il faut se faire comprendre dans une cohue sans empêcher les autres de parler. Il est nécessaire d’être concis. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas être dans le registre de l’émotion. C’est une poésie économe qui respire.

 

Votre écriture est peu bavarde.

Dans Cannibales, ça bavarde parce que cela fait sens. Il y a des amplitudes, des variations. A un moment, la lumière fait plus sens que le texte. A un moment, c’est le texte. Dans ce cas, je me défoule. Les mots se bousculent. Ce qui apparaît, comme cela, d’un seul tenant, demande beaucoup de travail pour obtenir une certaine fluidité. Le plateau, les comédiens aident à cela.

 

Votre écriture est aussi politique. Comment s’est-elle imposée ?

Elle est venue progressivement, par cercles concentriques. J’ai commencé à écrire pour David un texte qu’il lisait sur un diaporama. Ensuite, il y a eu, pour une comédienne, Clarisse Texier, Res/Persona qui interrogeait quelque chose de plus sociétal. Dans Fées, le monde extérieur se manifeste davantage. Avec Cannibales, on questionne l’époque. Nos Enfants nous font peur quand on les croise dans la rue aborde des thèmes politiques. Les textes décryptent le réel, vont à l’encontre de ce que l’on donne à penser.

 

Est-ce le rôle d’un auteur contemporain ?

Il doit essayer d’interroger. On ne peut pas éviter cela. Il ne faut pas provoquer pour provoquer. Un auteur doit questionner notre manière de vivre ensemble. Quand j’ai écrit nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue, je m’attends à des réactions. Il y en eues. Pour certaines très dures. Ce n’est pas grave et tant mieux. J’ai écrit ce texte en conscience.

 

Est-ce l’actualité qui inspire vos textes ?

Il y a deux manières de lire l’actualité. On peut la suivre comme une série, épisodes après épisodes et aussi comme une personne qui s’interroge sur les causes des événements. Après les attentats à Paris, je ne suis pas senti pris à la gorge par cette violence. J’en ai vu beaucoup pris à la gorge et je trouvais qu’ils surréagissaient. C’était beau et émouvant. Et j’ai été submergé par cette réaction émotionnelle. Quand on se situe du côté des causes, on a une lecture différente. La réalité n’est pas les actualités. Ecrire, c’est reconnaître une problématique de l’être maintenant. Cela peut passer par des choses triviales, avant d’aller vers plus de profondeur. Je m’attaque à une certaine confusion.

 

 

  • Vendredi 13 mai à 20 heures, samedi 14 mai à 15 heures au théâtre des Deux-Rives à Rouen. Réservation au 02 35 03 29 78 ou sur www.cdn-hautenormandie.fr
  • Le tarif est libre. Les recettes seront reversées à l’APMAR (association pour la promotion des migrants de l’agglomération rouennaise).