# 52 / Sarah Crépin : « Quand on se retrouvera, on savourera d’autant plus ce moment qui nous paraissait être tellement une évidence »

par | 20 janvier 2021 | covid-19

L’univers de La BaZooKa est foisonnant et onirique. Il se construit par deux artistes à l’imagination débordante et à l’humour décapant, Sarah Crépin, danseuse et chorégraphe, et Étienne Cuppens, metteur en scène. L’épidémie a mis un sérieux frein à la tournée de Pillowgraphies. 21 dates seront reportées mais 28 seront annulées. Entretien avec Sarah Crépin.

Comment pressentez-vous cette année 2021 ?

Nous ne sommes même plus dans la projection. Une des particularités de 2020 a été de changer notre relation au présent et surtout au futur. Aujourd’hui, nous sommes plus ancrés dans le présent. Nous n’avons plus cette capacité à imaginer un futur comme une certitude. Je n’ai pas de jugement par rapport à cela. Ce n’est peut-être pas négatif. Depuis le mois de mars 2020, nous passons notre temps à construire et déconstruire, à tricoter et détricoter. Là, j’ai arrêté de me projeter. Je crains néanmoins pour la saison 2022-2023. Une fois que l’on aura arrêté de s’accrocher aux branches et sera sorti de la zone de turbulence, il faudra faire un état des lieux. Beaucoup de personnes seront en difficultés. Il y aura une forte misère. Le monde de la culture, considéré comme non essentiel ou superficiel, a du souci à se faire.

Une compagnie doit imaginer une création presque deux ans à l’avance. Comment est-il possible de les envisager ?

Nous sommes obligés de regarder très loin. Dans la création, nous sommes en permanence sur deux timings. Il faut sonder le présent, être à l’écoute de nos sensations pour en faire quelque chose, et regarder très loin. Deux ans à l’avance, on sait que l’on va jouer à telle date sur tel plateau. C’est un peu schizophrénique. Qu’il y ait la crise, les confinements, le couvre-feu, le cerveau continue à gambader. On ne peut pas emprisonner l’imaginaire. Malgré tout, on continue à rêver à l’avenir. Même si nous avons conscience qu’il y a de grande chance que cela ne se déroule pas comme prévu. Les prochaines saisons, il va y avoir des embouteillages de spectacles. Les directions de lieux ne savent plus comment faire. Il est aussi important de se demander comment l’émergence va trouver sa place à l’intérieur de cela. Pour résoudre ce problème, il n’y a pas d’équation. 

Comment est-il possible de danser quand l’autre est peut-être un danger ?

Nous sommes entrés dans des propositions dans lesquelles il n’y a aucun contact. Cette nouvelle production comporte de la parole, du récit, des moments dansés. Elle est compatible. Pendant les répétitions, nous n’avons pas voulu faire prendre des risques inutilement. Nous étions masqués. C’était difficile parce que nous avons ressenti un vrai manque d’oxygénation. Maintenant, quand je regarde un film et que je vois des personnes s’embrasser, j’ai une sensation de recul. Mon corps a été mis au pli de ce que l’on attend de lui. Nous avons ainsi adopté cela.

Le sujet de préoccupation pour un danseur, c’est maintenir, entretenir et nourrir son corps

Est-ce que l’écriture des prochains spectacles sera influencée par ce présent ?

C’est le futur qui révèlera cela. Il y aura obligatoirement une part d’inconscient. Cela fait presque un an que l’on ne s’embrasse plus et se tient à distance. Notre corps est traversé par cela. C’est poreux. Et c’est notre grande force en tant qu’humain. Cela va resurgir. Dans nos pièces, le contact n’est pas dominant. La place de l’air entre les corps a toujours été une matière physique qui pourrait être plus ou moins de la danse. Ce fut une attention et cela va encore se renforcer.

Comment avez-vous préservé votre corps depuis le début de l’épidémie, notamment pendant le premier confinement ?

Au début, il y a eu la sidération. Je me suis demandée comment je pouvais optimiser ce temps-là.Pendant le premier confinement, j’ai été ultra assidue pour continuer à travailler mon corps. J’ai développé des techniques avec la vidéo dans mon salon. L’offre était tellement énorme. Je me suis aussi mise dans une certaine disponibilité. J’ai pris le temps d’observer. J’ai été dans la contemplation. La nature se réveillait de manière magnifique. Le sujet de préoccupation pour un danseur, c’est maintenir, entretenir et nourrir son corps. Quand on a repris, j’avais préparé le terrain. Le deuxième confinement a été plus chaotique. Le temps n’était plus le même. J’ai senti mentalement la difficulté de continuer ce rythme, de se faire travailler. Comme il était possible, je suis allée toute seule au studio pour danser, pour rechercher des matières, une gestuelle. Cela avait l’air un peu absurde mais j’ai trouvé une justification à cela. J’étais au bon endroit : il faut danser pour ne pas que le monde se fige trop, pour qu’il continue à tourner afin de devenir plus pacifique. C’était une utopie mais il y avait cette volonté de danser pour générer des ondes invisibles. Cela a été une vraie motivation.

Et danser avec les autres, pour les autres ?

Nous avons eu un peu de temps pour retrouver le public avec Pillowgraphies. Il n’y a eu que deux représentations à l’automne. Ce fut très fort émotionnellement et très précieux. Cela a recentré notre attention sur la richesse de l’autre, la nécessité de partager et de faire corps avec les autres. Quand on se retrouvera, on savourera d’autant plus ce moment qui nous paraissait être tellement une évidence. J’espère que l’on n’a pas négligé cette évidence.

Est-ce que La BaZooKa a perdu son humour ?

Je n’espère pas. C’est ce qui nous sauve. C’est Étienne qui a davantage la maîtrise de cela. Nous avons entamé une grande fresque avec des sexes féminins et masculins réalisés en tricot, qui sera peut-être imprimée. Tous ces sexes tricotés par des personnes qui ne sont pas des artistes mais ont des histoires à partager a un côté vivifiant. Il y a l’idée de se réunir pour faire des choses rigolotes qui demandent de la technicité. Cela nourrit aussi notre travail.

Est-ce que vous ressentez de la colère, comme un grand nombre d’actrices et d’acteurs du secteur culturel ?

J’hallucine. Il y a eu plus de monde dans les magasins au moment des fêtes de fin d’année qu’il peut y en avoir dans les musées ou dans les théâtres. Je ressens une sensation d’injustice d’une logique qui n’est pas rationnelle de notre point de vue. Nous ne sommes pas dupes. Pendant le premier confinement, nous nous étions dits que ce moment nous fera réviser nos valeurs et nous arrêtera d’être dans le consumérisme, dans le fric. Nous n’avons pas eu besoin d’attendre trop longtemps pour replonger de plus belle. Une nouvelle fois, la culture est reléguée à un rang très lointain dans les préoccupations. Cela nous laisse sans voix. Je suis active dans ce milieu culturel par engagement, par conviction. Nous sommes tous atterrés par le fait d’être si peu considérés. La culture a des valeurs qui ont du sens. L’art est là depuis le début de l’humanité. Il n’y a pas d’humain sans imaginaire, sans démarche créatrice. Un danseur qui ne peut plus danser ne sait plus quel est le sens de sa vie. Il a commencé si tôt. Ma vie entière est dédiée à la danse. Il y a l’effort physique, moral, financier. Nous sommes là et allons pouvoir faire front ensemble.

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