Akim Amara : « C’est la première fois que je me fie à mon nez pour écrire des chansons »

par | 9 novembre 2020 | Vie culturelle

11 novembre 2020… La date n’a pas été choisie au hasard. Elle marque la sortie d’Oublier Wellington, le nouvel album d’Akim Amara qui revient sur un épisode de la Première Guerre mondiale, la bataille d’Arras. Avant cet assaut, 24 000 hommes ont séjourné dans la carrière Wellington, devenue un musée. Le chanteur, auteur et compositeur, dresse le portrait réaliste et émouvant de plusieurs d’entre eux, un déserteur, un tueur d’élite.. et un ogre. En tout 11 titres  dans ce disque au visuel élégant, enregistré avec la chorale Au Cours de l’Iton et le quatuor Altaïs. Entretien.

Sur la pochette du disque apparaît le portrait d’une jeune femme. Quelle est son histoire ?

On ne connaît pas son histoire. Seulement son visage, dessiné à la pointe charbon sur les parois d’une carrière située à Arras. Il est toujours en parfait état et est devenu le symbole du musée. La personne qui l’a réalisé y a mis certainement plus de cœur que d’attention. Cette jeune femme doit être une petite amie, une fiancée ou une femme d’un soldat. Elle est là et attend depuis 1917 qu’on raconte son histoire. Ce visage m’a tellement intrigué que je lui ai imaginé une vie. Je me suis demandé qui elle pouvait être, d’où elle venait et qui l’avait dessinée. Elle est assez jeune, très jolie et certainement apprêtée. Elle est représentée avec un chapeau cloche très à la mode à cette époque. On voit le haut de son vêtement marin avec un col en V. Je l’ai appelée Jenny. J’ai vu ce dessin pour la première fois sur une photo. Je pensais qu’il était grandeur nature or il est à peine plus grand qu’un paquet de cigarettes.

Qu’a d’exceptionnel la carrière Wellington ?

Ce sont ses dimensions, avec plus de 20 kilomètres de galerie à 20 mètres sous terre, qui sont exceptionnelles. C’est un des plus grands ouvrages de guerre jamais réalisé par l’homme. Elle a été redécouverte par Alain Jacques, historien et archéologue de la ville d’Arras, en 1998. C’est une enfilade de plusieurs pièces aménagées où ont été retrouvés des objets des soldats, des bouteilles de whisky, des assiettes… Le tout est laissé tel quel depuis cent ans. Pourtant la carrière a permis aux habitants de se réfugier pendant la Seconde Guerre mondiale mais ils en occupaient une petite partie et ignoraient que l’on pouvait s’y promener pendant des kilomètres. 

Quelles émotions ont surgi lors de la visite ?

J’avais l’impression d’être déjà venu dans cet endroit. Il y avait une ambiance de caserne que je connais parce que mon papa est militaire. Dans ces lieux, il y a une odeur. Quand j’ai commencé à travailler, j’avais en tête cette odeur. C’est la première fois que je me fie à mon nez pour écrire des chansons.

Autre première fois : cet album raconte une histoire

Je me suis inspiré de l’histoire de cet endroit pour écrire des chansons. Cette carrière a abrité 24 000 hommes. 24 000 hommes, c’est 24 000 histoires à raconter. J’ai pris cela sous l’angle d’une revue d’effectif. Avec toujours dans un coin de ma tête, la volonté de chercher l’auteur de cette fresque. J’ai imaginé une histoire construite comme une énigme au travers de plusieurs chansons avec en toile de fond la Première Guerre mondiale. Qui a dessiné Jenny ? Je me suis attaché aux individus plus qu’à l’Histoire telle qu’on nous l’a apprise.

Cet album dresse plusieurs portraits. Comment se mettre dans la peau de ces personnages qui auraient pu vivre il y a cent ans ?

Pour se mettre dans la peau des personnages, il y a tout d’abord la musique. Par exemple, John d’Aberdeen, le jeune soldat écossais, la musique devait être forcément entraînante et rappeler les harmonies du folklore gaélique. Pour les Néo-Zélandais qui venaient du bout du monde, j’ai pensé à leur traversée en bateau. La musique devait évoquer le mouvement de la houle. Pour les textes, j’ai essayé de décrire les sentiments, comme la peur, la mélancolie, le courage…, qui nous animent tous qui sont certainement exacerbés à la veille d’une grande bataille. Très vite, pour être cohérent dans l’écriture, j’ai décidé qu’il aurait un œil extérieur. Le témoin du drame qui s’annonçait, c’est Gustave Desrosiers, officier canadien au service de l’armée britannique. Il donne la parole aux acteurs de cette histoire et envisage même la carrière comme un personnage.

Une parole qui est partagée dans une écriture différente.

Cela appelle une écriture différente. Comme auteur et compositeur de chansons égocentrées, je me sers de ma propre expérience pour raconter des histoires de coeur et nocturnes. Cette fois, il a fallu me détacher de moi-même pour raconter des histoires qui ne m’appartiennent pas.

Y a-t-il d’autres histoires à raconter ?

J’en ai racontées 11 dans cet album. Il en reste un peu plus de 20 000… J’ai tout le temps envie de raconter l’histoire d’un autre personnage.

Était-il évident de passer de l’album au spectacle ?

Cela s’est imposé. Les chansons telles qu’elles sont ne se suffisent pas. Il faut aussi expliquer leur teneur, tisser un fil conducteur pour qu’elles se lient entre elles et qu’elles soient placées dans leur contexte. Écrire un spectacle a été un défi pour moi. J’ai dû me mettre dans la peau d’un auteur et l’assumer. Incarner le personnage de Gustave Desrosiers m’a aidé dans l’écriture du spectacle. Cela m’a permis de prendre de la distance. L’arrivée des 50 choristes d’Au Cours de l’Iton m’a fait prendre conscience de l’impact des chansons. J’étais véritablement Gustave Desrosiers, au milieu d’un régiment de fantômes.

Un concert et le spectacle ont été donnés à Arras, à la Carrière Wellington le jour de la commémoration. Quels sont les souvenirs ?

C’était le 102e anniversaire de la commémoration. Nous avons joué à 6 heures du matin, à l’heure du lancement de l’assaut. Nous nous sommes retrouvés dans le froid arrageois devant des officiels, des généraux, des ambassadeurs anglais, néo-zélandais, canadien et hindou. Il y a avait même des membres de la famille royale. C’était surréaliste. Pour tout le monde, ce fut un grand moment d’émotion et de fierté. Pour moi, il y a eu une évidence, l’album devait être enregistré avec la chorale ou ne pas se faire.

Photo : Valérie Gall

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