C’est une exposition incontournable. Le musée des Beaux-Arts de Rouen revient jusqu’au 31 août sur un motif exploité au fil des siècles, Cathédrales, 1789-1914 : un mythe moderne.

 

Cathé 5Après presque 5 siècles – du XIIe au XVIe – de domination sans partage, le style gothique est tombé en désuétude, ringardisé par la Renaissance puis le Baroque. « Fin XVIIIe, la figure de la cathédrale est encore et toujours rejetée. »  constate Sylvain Amic, commissaire de l’exposition et directeur des musées de Rouen. « Un siècle plus tard, Claude Monet peint sa série des Cathédrales de Rouen qui préfigure l’art moderne. Que s’est-il passé pendant ce temps ? C’est ce que nous pouvons observer dans cette exposition. »

 

Il faut en effet attendre les lendemains de la Révolution française pour voir frémir dans quelques œuvres picturales les premiers signes d’un retour en grâce. En attendant un XIXe siècle qui s’efforcera de poursuivre la réhabilitation d’un style incompris et méprisé jusqu’alors, et le faire entrer dans la modernité de la plus éclatante façon. Imaginée et organisée en collaboration avec le Wallraf-Richartz-Museum de Cologne, l’exposition, Cathédrales,  un mythe moderne, détaille notamment  l’importance outre-Rhin du bâtiment gothique suprême. « La cathédrale y est considérée comme un ferment de la Nation allemande, un édifice pour le peuple. »

 

Les lumières de certaines œuvres choisies par le commissaire d’exposition l’attestent, notamment « Architecture allemande », texte de jeunesse de 1772 et brillant témoignage dans lequel Goethe décrit Erwin von Steinbach, architecte de la Cathédrale de Strasbourg, comme un pur génie. Le plus renommé des peintres romantiques allemands, Caspar David Friedrich, en subira fortement les influences, comme nombre de ses contemporains débusquant dans les circonvolutions de la pierre toute l’étrangeté et la puissance des forces de la nature. L’auteur poursuivra dès 1808 sa description enflammée de l’édifice gothique dans sa grande œuvre, le célébrissime Faust. Victor Hugo quelques années plus tard fera de même dans Notre-Dame-de-Paris.

 

 

« Hugo et Goethe sont les piliers fondateurs de la remise au goût du jour de la cathédrale gothique » confirme Sylvain Amic. De quoi réserver un accueil particulier aux évocations de ces deux mythes de la littérature mondiale, dans une salle regorgeant de curiosités et d’évocations étonnantes des deux œuvres et des deux auteurs.

 

 

La magnifique salle adjacente, toute de bleu parée, prouve l’engouement du style gothique dans toutes les couches de la société au milieu du XIXe. Le motif A la cathédrale s’emparera largement des objets du quotidien, des pendules aux chaises, en passant par les couverts et les instruments de musique. Et ce sans connotation religieuse particulière. « La preuve éclatante du retour en grâce du gothique, qui retrouve sa place auprès des autres formes d’art : l’art grec, l’art roman et la Renaissance. » précise Sylvain Amic.

 

Le siècle de la redécouverte du gothique est également celui de la rénovation et finalisation des sites existants, abandonnés par les bâtisseurs ou abimés par le temps. Exemple le plus frappant, la monumentale cathédrale de Cologne, dont les travaux ont débutés au XIIIe siècle, arrêtés au XVIe au milieu de l’ouvrage, et enfin repris en 1842 et achevés en 1880.  Nombre d’édifices ont trouvé une seconde jeunesse lors d’un XIXe siècle qui y a lui-même apposé les marques esthétiques de son temps. Pour Notre-Dame-de-Paris, Viollet-le-Duc dessinera une gargouille monstrueuse devenue rapidement emblématique, le Stryge, tant représenté par les peintres et les photographes. Le cliché surprenant de Charles Nègre datant de 1853 et celui plus récent de Brassaï, font face aux évocations fantasmées de Chagall ou Hawkins.

 

Monet enfin, quelques années avant le tournant du siècle, construira certains fondements majeurs de l’art moderne avec sa série des Cathédrales de Rouen (trois d’entre elles retrouvent le musée des Beaux-Arts pour l’occasion). Définitivement et solidement ancré dans l’inconscient collectif, la Cathédrale aborde le XXe siècle comme un mythe, un symbole, une figure qui donnera lieu à d’innombrables revisitations. La Cathédrale de Rodin en 1908 est un bronze représentant deux mains verticales se faisant face. Les symbolistes français Redon et Moreau y font vagabonder leurs rêves. Le monde nouveau imaginé en Allemagne par le Bauhaus prend comme emblème l’église de Gelmeroda peinte par Feininger en 1926. Les horreurs de la Première Guerre mondiale trouvent comme terrible témoin les tableaux de Fournier-Sarlovèze ou Bouchor avec la cathédrale de Reims en ruine comme sujet central. L’église du Saint-Séverin de Delaunay en 1910 influencera fortement les expressionnistes allemands du Blauer Reiter.

 

Autant dire qu’à l’issu de la visite d’une exposition peuplée de tant d’œuvres majeures brillamment mises en espace et en perspective, les yeux vibrent et l’esprit bouillonne. Et l’on comprend parfaitement que la phrase lancée par Sylvain Amic, « Le gothique est un style moderne », était loin d’être une boutade. Cette exposition, à vrai dire, on l’attendait sans trop y croire. Les fidèles des musées régionaux et des grandes messes impressionnistes commençaient à désespérer qu’un jour la Cathédrale ne se résume plus à la série de Rouen peinte par Monet, si puissante soit-elle. Cathédrales, un mythe moderne offre un point de vue passionnant et inédit sur celles qui furent et sont devenus des phares universels.

 

  • Jusqu’au 31 août, tous les jours, sauf le mardi, de 10 heures à 18 heures, au musée des Beaux-Arts de Rouen. Tarifs : 5 €, 3 €, gratuit pour les moins de 26 ans et demandeurs d’emploi. Renseignements au 02 35 71 28 40.