Gilles Clément : « Nous avons vécu dans l’insouciance »

par | 30 septembre 2020 | Dédicace, Terres de paroles

Il a regard généreux sur la nature. Gilles Clément est à la fois un jardinier, un essayiste, un romancier qui n’a jamais cessé d’avoir les mains dans la terre et de réveiller notre approche du paysage. C’est un grand observateur qui alerte sur nos gestes quotidiens destructeurs. Gilles Clément est le parrain de Terres de Paroles, une nouvelle édition qui a pour thème Soyez nature(s) ! du 2 eu 22 octobre en Seine-Maritime. Il sera présent à Duclair pour une rencontre et une promenade. Entretien.

Vous vous promenez régulièrement dans la nature. Vous la lisez. Est-ce qu’elle vous surprend encore ?

Une balade est une lecture du paysage. Elle permet de comprendre où on se trouve, de voir ce que l’on a sous l’étendue de notre regard et de reconnaître les espèces. Je suis habitué à lire le paysage et il m’arrive de croiser un insecte auquel je ne m’attends pas. Comme je circule beaucoup, je suis surtout surpris par un urbanisme assez violent d’une extraordinaire stupidité, d’une évolution des terres arables juste par spéculation.

Pendant le confinement, avez-vous aperçu une autre faune ?

J’ai pu voir une famille de renards d’assez près. J’habite dans la Creuse où il y a une activité assez faible. Elle a cependant avec les grosses machines agricoles son impact sur la faune sensible.

Êtes-vous un homme en colère ?

Je suis en colère contre les décisions prises par ceux qui nous gouvernent. Ils n’ont aucune vision. Les projets se font ou ne se font s’ils rapportent ou ne rapportent pas d’argent. Aujourd’hui, on se fout de notre santé. Dans les avions, les passagers ne sont même pas à un centimètre l’un de l’autre mais on ne peut pas être plus dix dans la rue. Les manifestations sont interdites. Nous entrons dans une extrême tyrannie du pouvoir parce que ce pouvoir a peur que l’on impose un autre modèle économique. Il y a de quoi être en colère.

Qu’est-ce qu’un jardinier ?

Un jardinier est celui qui est en dialogue avec le vivant, non humain, et qui, tous les jours, reste surpris par ce que la nature invente. Il reste dans un état d’ignorance face au pouvoir d’invention des plantes. Il essaie d’interpréter tout cela. Il utilise le génie naturel. Des scientifiques effectuent des recherches sur tout cela et reconnaissent notre ignorance face à ces découvertes remarquables. 

Est-ce que regarder la nature s’apprend ou est-ce instinctif ?

Cela s’apprend mais il y a une volonté d’apprendre. Les personnes avec lesquelles je travaille dans les jardins sont fascinés par le vivant. Elles sont intriguées tous les jours par un insecte, une fleur… Il y a un réel intérêt pour la diversité parce qu’elle est complexe. Et elles n’utilisent ni machines ni produits.

« Il faut avoir une considération pour tout ce qui vit »

Préserver une telle diversité est un combat de long terme ?

C’est un vrai combat et c’est dramatique parce que les lobbies sont puissants. Nous avons appris que les néonicotinoïdes, néfastes pour les abeilles, étaient à nouveau autorisés pour lutter contre un micro puceron. C’est insupportable. Cela dit tout. Et on se fait avoir par la Chine qui fabrique du miel. Ce ne sont plus les abeilles. C’est criminel. Un jour, nos dirigeants devront répondre de tout cela.

Comment penser notre rapport à la nature ?

Il faut le penser comme quelque chose de fusionnel, avec un respect pour tout ce qui est vivant. Il faut avoir une considération pour tout ce qui vit. Cela se retrouve dans cette notion de jardin planétaire que je défends. Il n’y a pas de frontière.

Vous évoquez également cette notion de jardin en mouvement. A-t-on aussi oublié les cycles de la nature ?

Oui. Cette notion vient d’une pratique issue d’une volonté de respecter la diversité de la nature. À partir de 1977, j’ai décidé de protéger une diversité totale. Celle que j’avais appris à tuer. J’ai arraché ces plantes que l’on appelle des mauvaises herbes. J’ai accepté le déplacement physique des plantes. Elles ont un cycle court et sont vagabondes. Elles fleurissent, elles meurent et laissent une graine plus loin. Le jardin change sans cesse de forme.

Sommes-nous dans un grand tourbillon, ce Grand B.A.L., titre de votre nouvel ouvrage ?

Oui, nous sommes dans l’illusion de la maîtrise, dans un paysage de mensonges. C’est une dystopie, une anticipation un peu inquiétante mais avec un fond de réalité.

Restez-vous optimiste ?

Je suis davantage dans l’attitude décrite par Baptiste Morizot qui parle d’oursons métisses. Suite au changement climatique en Amérique du Nord, les grizzlis ont rencontré les ours polaires et se sont accouplés. Cela donne des oursons métisses. Les parents ont connu les bouleversements et les enfants leur apprennent une autre façon de vivre.

Sommes-nous des enfants gâtés et égoïstes ?

Oui et nous sommes ignorants. Nous avons vécu dans l’insouciance.

Infos pratiques

  • Rencontre avec Gilles Clément samedi 10 octobre à 16 heures à l’hôtel de ville à Duclair
  • Rencontre et lecture Renouer avec le vivant, savoirs et pratiques samedi 10 octobre à 20 heures à Théâtre en Seine à Duclair. Tarifs : de 15 à 10 €
  • Une conférence-promenade Lire le paysage dimanche 11 octobre à 10h30 dans les boucles de la Seine. Tarifs : de 10 à 5 €
  • Réservation sur www.terresdeparoles.com
  • photo Éric Legret

Terres de Paroles

  • Du 2 au 22 octobre dans la métropole rouennaise, dans le pays de Caux et dans les Boucles de la Seine
  • Programme complet sur www.terresdeparoles.com

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