Dans We love Arabs, présenté au Rayon vert à Saint-Valery-en-Caux, à la scène nationale de Dieppe, à L’Etincelle à Rouen et au théâtre du Grand Forum à Louviers, Hillel Kogan retrace une histoire qu’il a voulu drôle. celle d’un chorégraphe israélien qui choisit un danseur arabe pour porter un message un message de paix. Hillel Kogan, figure centrale de la Batsheva Dance Company, et Adi Boutrous forment ce duo et conservent leur rôle parce qu’il n’est pas simple de faire voler les habitudes, les réflexes… We love Arabs est une étonnante parodie qui pointe tous les clichés. Entretien avec le danseur et le chorégraphe.

Y a-t-il un événement en particulier qui vous a donné l’idée de ce spectacle ?

A un moment, j’ai voulu créer une pièce évoquant le conflit entre les Arabes et les Juifs. C’était en 2013. Adi Boutrous était, et est encore, le seul danseur israélien dans le milieu de la danse professionnel en Israël. Le pourcentage de population arabe en Israël s’élève à 20 %. Ce chiffre est vraiment intéressant, je pense. La pièce commence avec une interrogation sur cet écart et révèle le racisme et les clichés qui persistent dans les idées juives et israéliennes et orientalistes sur les Arabes.

Est-ce que révéler les stéréotypes du racisme était votre seul objectif ?

J’ai voulu aussi parler des « coulisses » de la danse. Je me sers de l’histoire politique et ethnique du conflit et de la hiérarchie instaurée entre les Juifs et les Arabes en Israël, comme un prétexte pour aborder la relation de pouvoir entre chorégraphe et danseur, le « sens » de la danse, de l’art politique, de conventions de théâtre, de fonctionnement du monde de la danse. Les gens ne comprennent pas toujours l’art. Ils considèrent que la danse est ridicule, qu’elle n’a pas de sens. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau a dit à propos de la danse :  » c’est amusant quand on danse pour le plaisir de danser mais c’est stupide quand on essaie de raconter des histoires et porter un propos ». Aujourd’hui, beaucoup de personnes pensent de cette manière. Cette création est aussi pour elles parce qu’elle parle du côté ridicule des tentatives et des luttes pour donner des qualités narratives aux mouvements abstraits. Cela revient à poser la question : qu’est-ce que la danse ? Ce qui est une question très sérieuse et intéressante pour moi. Dans tous mes spectacles, j’essaie d’une manière ou d’une autre d’aborder cette question.

Est-ce que la danse, l’art en général, peut avoir une influence sur la politique, notamment sur le conflit israélo-palestinien ?

Je ne crois pas que l’art ait une influence politique sur les gens et sur la politique. Je ne sais pas si les spectateurs changent leur point de vue politique après avoir vu une création chorégraphique, une pièce de théâtre. En revanche, les institutions politiques, les politiciens ont une influence bien plus grande sur les arts.

 

 

Pourquoi avez-vous préféré adopter un ton humoristique ?

Les oppositions entre minorités et majorités, le racisme, les questions d’identité, de nationalité, d’appartenance et de hiérarchie entre les personnes… Notre quotidien est occupé aujourd’hui par tous ces sujets évoqués dans les médias. A ceux-ci s’ajoutent la terreur, la peur et l’islamophobie. Les conflits politiques sont de graves sujets qui sont traités généralement de façon très sérieuse et mélancolique. C’est la même chose dans les arts, au cinéma, en littérature, au théâtre. C’est très sérieux et empreint de vives émotions. Et je n’ai rien contre. J’ai choisi l’humour et la satire pour pouvoir prendre de la distance, m’éloigner du sentiment mélancolique et examiner cette question à travers d’autres émotions. C’est sûr, l’humour cache toujours quelque chose mais je ne pense pas qu’il rende le sujet plus léger ou moins sérieux. Il permet de prendre de la distance. Je pense que les spectateurs sont surpris et intrigués quand des sujets sérieux sont traités avec humour. Cela les menace moins. Dans cette pièce, j’ai aussi voulu évoquer le thème de l’identité. Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que l’appartenance ethnique ? J’ai posé ces questions sur un ton ridicule. Parce que je crois qu’il est ridicule de penser qu’il existe une manière juive de bouger et une manière arabe de danser. Il y a des cultures, bien sûr. Et je ne le nie pas. Mais je pense que l’identité, et en particulier ethnique, est quelque chose qui a un rapport avec ce que nous apprenons à devenir et non ce que nous sommes.

Pourquoi le duo est-il la meilleure formule pour évoquer le conflit ?

J’ai eu le sentiment que le duo renvoyait une « image » évidente pour évoquer les contradictions, les mythes. Nos mythes sont gorgés de « duos de contradictions : les noirs contre les blancs, les hommes contre les femmes, le bien contre le mal, la nature contre les Hommes, l’homme contre l’animal, la nuit contre le jour…  A travers le duo, il est intéressant de découvrir les nombreuses nuances, la complexité, les couleurs. Il n’y a pas de victime et de tortionnaire. Nous pouvons être un moment une victime et à un autre moment un tortionnaire. Le duo est comme un miroir. Vous regardez votre propre reflet. Vous vous voyez. Vous pouvez définir qui vous êtes en définissant qui est l’autre.

Quelle est la relation entre les deux personnages ?

La victime et le tortionnaire est une définition trop forte pour qualifier la relation entre les deux personnages. Et même trop caricaturale. C’est plus complexe que cela. L’offenseur est inconscient de son offense, l’humilié l’est, de fait par la façon dont la pièce est écrite. Si le Juif était le bourreau, il n’en resterait pas moins victime de ses propres préjugés. Il aurait aimé être pur, doté de belles valeurs, mais il ne le peut pas, il est victime de lui-même, rattrapé par ses idées racistes, ses préjugés dont il a du mal à se défaire. Que lui resterait-il, au chorégraphe, pour créer sa pièce, son œuvre, sans préjugés ? Il en a besoin pour se différencier de l’Arabe. Sans ses préjugés, sa création devient alors sans intérêt. Il a besoin de cette relation. Sans elle, il n’aurait rien à dire. Il n’y aurait rien à dire.

Vous êtes l’auteur et l’interprète de cette pièce. Est-ce une place difficile ?

En tant qu’auteur et protagoniste de cette pièce, je n’ai pas le privilège de prendre position et m’en tenir seulement à cela. La position du protagoniste n’est pas celle de l’auteur. Mais quand je suis le protagoniste, je suis aussi l’auteur. C’est toujours une position complexe. Je hais le personnage que je joue. Je le hais pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente et pour ce qu’il fait. Néanmoins, je me reconnais aussi en lui. C’est une position difficile : se détester. De plus, quelle que soit la position que je souhaiterais prendre, il n’y a pas d’honneur. J’aimerais croire de moi-même que je suis sur une ligne de non-violence, de l’optimisme. Malheureusement, je crois qu’une telle position n’existe pas.

 

Les dates

  • Mardi 16 janvier à 20h30 au Rayon vert à Saint-Valery-en-Caux. Tarifs : de 18 à 6 €. Réservation au 02 35 97 25 41 ou sur www.lrv-saintvaleryencaux.com
  • Mercredi 17 janvier à 20 heures à la scène nationale de Dieppe. Tarifs : de 23 à 10 €. Réservation au 02 35 82 04 43 ou sur www.dsn.asso.fr
  • Jeudi 18 et vendredi 19 janvier à 20 heures à la chapelle Saint-Louis à Rouen. Tarifs : de 18 à 3 €. Pour les étudiants : carte Culture. Réservation au 02 35 98 45 05 ou sur www.letincelle-rouen.fr
  • Mardi 23 janvier à 20 heures au théâtre du Grand Forum à Louviers. Tarifs : de 16 à 5 €. Pour les étudiants : carte Culture. Réservation au 02 32 29 63 32 ou sur www.letangram.com