Jean-Pierre Vincent, grande figure du théâtre, a changé d’avis. Lui qui n’avait jamais envisagé de mettre en scène Georges Dandin ou le mari confondu après la création très remarquée de Robert Planchon en 1958, il s’est finalement plongé dans cette comédie cruelle de Molière. Il en ressort un théâtre moderne sur la lutte des classes, joué mercredi 13 novembre à la scène nationale de Dieppe. Entretien avec Jean-Pierre Vincent.

Est-ce que la société dépeinte par Molière comporte des similitudes avec la nôtre ?

Pendant toutes ces années, la France a évolué avec les apports technologiques. En observant la société d’aujourd’hui, on peut dire que nous sommes toujours des Gaulois. Il y a toujours une sorte de bourgeoisie, d’aristocratie qui ne sont plus les mêmes certes mais qui sont encore là. Et les gens avec presque rien, aussi. Georges Dandin est une pièce d’une époque, sur la lutte des classes. On ne sait pas vraiment où sont les bons et les mauvais. En revanche, on sait où sont les idiots. Ce n’est pas une histoire de la France d’aujourd’hui mais cette France d’aujourd’hui porte en elle des traces. Nous jouons le texte au présent parce qu’il n’y a pas des choses vieillissantes dans ce texte. Des choses changent et d’autres ne changent pas. Il faut lutter pour que cela change mais l’humanité profonde avec ses qualités, ses défauts, ne peut pas changer. Moi qui travaille beaucoup sur les tragédies grecques, il y a un fil tendu depuis Athènes.

Dans cette pièce, Molière montre qu’il connaît très bien cette société.

Oui parce qu’il avait beaucoup bourlingué en France. Il est resté beaucoup à Lyon, à Rouen. Il voit cette société de petits nobles qui se débrouillent pour se faire un peu de pognon. Il l’a connaît par cœur.

Qu’est-ce qui vous a amené à cette pièce de Molière aujourd’hui ?

C’est curieux, en effet. Il y a un spectacle historique : le Georges Dandin de Robert Planchon qui l’a créé l’année de son arrivée à Villeurbanne. Ce fut une révolution. Pour Patrice Chéreau et moi, ce fut un choc salutaire. J’ai alors pensé : Planchon a tout dit de cette pièce. Plus de cinquante ans ont passé. Je relis la pièce et j’entends autre chose. Ce fut aussi une découverte merveilleuse. Au même moment, je reçoit un appel de Vincent Garanger du CDN de Vire qui me propose de venir travailler là-bas. Je suis un fils de la décentralisation, je me suis dit : cela va me faire prendre l’air. Pour moi, Vincent a été immédiatement ce Georges Dandin.

Qui est vraiment ce Georges Dandin ?

C’est un paysan qui s’est fait une montagne de fric en vendant veaux, vaches, cochons, poules… Il est allé à Versailles et s’est acheté un costume, une femme. Or, il est en échec permanent parce qu’il s’est menti. Il est un homme brutal qui dit plusieurs fois de sa femme : si je pouvais la cogner… Dandin est complexe, contradictoire et très malheureux. Tout le génie de Molière est là : il le met dans des situations farcesques. 

Pourquoi ?

Molière est rude avec les aristocrates, avec les religieux. En 1668, le jeune roi Louis XIV lui dit : je ne peux plus te soutenir. C’était de sourdes attaques dans toutes les pièces. Georges Dandin s’achète une jeune noble pour femme. C’était une pratique peu courante au XVIIe siècle. Elle l’est davantage au XVIIIe siècle. Or la noblesse française avait une obsession : les paysans et les commerçants allaient leur voler leur place.

Est-ce que vous faites de cette pièce plus une tragédie ou plus une farce ?

Georges Dandin est une comédie ballet. Quand Molière reprend la pièce à Paris, il joue le texte. Cette tradition s’est perpétuée. Au XIXe siècle, elle est devenue soit une farce, soit un pamphlet social. Dans ce spectacle, il y a la farce mais le social est bien là. Il est masqué. Pour cela, il fallait ruser.

Comment ?

Ah ! Je ruse tout le temps. Mon objectif est de raconter des histoires. A chaque spectacle, je veux me tenir au sens du texte. Une pièce doit raconter une histoire qui raconte l’Histoire. Quand je travaille, je pense de plus en plus aux jeunes gens. Je veux qu’ils comprennent. C’est mon travail le plus important. Il faut aider le public à étendre leur esprit.

« Georges Dandin », une farce cruelle

Molière écrit Georges Dandin ou le mari confondu en 1668, pointant de sa plume autant les paysans parvenus que les nobles arrogants. Il raconte l’histoire d’un paysan, en manque de reconnaissance. Après quelques opérations peu honnêtes, il parvient à s’enrichir. Avec cet argent, il se fait construire une grande maison, s’achète un nom, Monsieur de la Dandinière, et une femme, Angélique, issue de l’aristocratie. Or la jeune femme est éprise de Clitandre qu’elle rejoint régulièrement. Une nuit, en rentrant d’une escapade, elle retrouve la porte close. Elle n’a plus qu’à supplier Dandin qui se fait un malin plaisir à prévenir les parents de la jeune femme. Angélique, bien plus maline, parvient à inverser la situation. C’est Dandin qui se retrouve à la place du mari coupable qui découche pour aller boire. Pour l’homme ambitieux et avide, c’est la chute et le mépris.

Infos pratiques

  • Mercredi 13 novembre à 20 heures à la scène nationale de Dieppe.
  • Tarifs : de 23 à 10 €.
  • Réservation au 02 35 82 04 43 ou sur www.dsn.asso.fr