solosDe la magie, de la vidéo et du jonglage par Raphaël Navarro et Clément Debailleul et un texte original de Michel Butor : c’était Solo s., une création en 2004 des fondateurs de la compagnie rouennaise 14:20 et de la figure du Nouveau Roman. Dans Solo s., Raphaël Navarro et Clément Debailleul, pionniers du mouvement de la magie nouvelle, interroge la place de l’artiste en jouant sur sa présence et sa disparition. Le poème de Michel Butor, lu par l’auteur, évoque le rapport du jongleur à l’apesanteur. Raphaël Navarro se souvient de la rencontre et des séances de travail de l’écrivain décédé le 24 août dernier.

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Michel Butor ?

On connaît Michel Butor pour son travail sur le nouveau roman. Mais ce qui m’a fasciné, c’est son approche en tant que poète. J’avais 18 ans à ce moment-là. Je sortais à peine du lycée. Je lui ai écrit. Je lui ai expliqué que j’étais magicien et jongleur, que je travaillais sur des formes contemporaines, que j’étais très touché par ses textes et que j’avais envie de le rencontrer. Pendant sept ou huit mois, nous avons eu des échanges épistolaires. Après, nous nous sommes appelés, puis rencontrés. Une amitié est née ainsi entre nous pendant un an.

 

Pourquoi la poésie de Michel Butor vous touche tout particulièrement ?

Michel Butor n’a jamais cessé d’écrire de la poésie. Il a dû écrire des romans pendant une dizaine d’années. Son apport est incroyable et il a tellement influencé. La Modification (parue en 1957, ndlr) est une réelle innovation qui peut nous paraître moindre aujourd’hui parce qu’elle a fait beaucoup de petits. En poésie, il a innové dans le fond et la forme. Il a été dans une avant-garde incroyable.

 

Que retenez-vous de la première rencontre avec Michel Butor ?

C’est un des plus grands souvenirs de ma vie. Ce fut une rencontre humaine forte et aussi une rencontre artistique. Par la suite, la compagnie 14:20 a collaboré avec plusieurs artistes. Nous nous sommes vus chez lui, A L’Écart, près d’Annemasse, dans sa maison à la frontière suisse. Cela faisait un sacré trajet. J’avais face à moi une personne qui me vouvoyait, qui me parlait avec respect et gentillesse.

 

Vous vous êtes ensuite revus.

Je suis retourné ensuite plusieurs fois chez lui. Quand nous étions en tournée et pas loin de chez lui, nous passions lui dire bonjour. Nous faisions de grandes balades dans la forêt. Il était très bienveillant, généreux, à l’écoute. Il avait une espèce d’intuition et d’intelligence.

 

Comment est née l’idée d’une collaboration ?

Elle est venue naturellement. Il a eu envie d’écrire sur le jonglage et la magie. Nous étions au tout début du nouveau cirque. Il a collaboré plusieurs fois avec des artistes, des peintres, des graveurs, des plasticiens, des musiciens…

 

Comment avez-vous travaillé avec lui ?

C’était un va et vient, entre lui et nous. Parfois, nous lui envoyions des vidéos. Parfois, nous allions chez lui et nous lui présentions des extraits de spectacles dans son salon. Tout se mélangeait avec des discussions philosophiques, sur l’histoire de l’art, sur Olivier Messiaen… Tout cela a été une histoire au long cours qui mêle plusieurs œuvres, Au Verger des paraboles, Topographie de la nuit et Les Chants de la gravitation. Pour nous, c’est plus qu’un cadeau. Je n’ai pas de mot. De ce moment de vie, il reste un texte, un texte écrit de sa main.

 

Pour le spectacle, Michel Butor avait enregistré le texte. Pourquoi ce choix ?

Il y a toujours une authenticité et une fragilité quand un auteur lit son texte. On peut entendre ce qui sonnait dans sa tête quand il a écrit. La lecture et l’enregistrement n’étaient pas prévus au départ. Quand nous travaillions ensemble, il nous lisait son texte à vois haute. Nous nous sommes donc habitués à sa voix. C’est devenu ainsi quelque chose d’évident. Il nous a accompagnés pendant des années à travers sa voix.