L’histoire d’Orpheus XXI commence avec Jordi Savall dans le camp à Calais. Le gambiste et chef d’orchestre, maître de la musique baroque, a réuni des musiciennes et des musiciens, professionnels, réfugiés venant de Syrie, d’Afghanistan ou d’Irak. Au départ, il y a eu des concerts improvisés, des dialogues entre les patrimoines musicaux. Orpheus XXI, dirigé par Moslem Rahal, grand spécialiste du ney, soliste dans l’Orchestre symphonique national de Syrie et membre du Groupe national de musique Arabe, accompagne la lecture de L’Hôte de Camus vendredi 18 octobre au Rayon vert à Saint-Valery-en-Caux lors du festival Terres de Paroles. Entretien avec Moslem Rahal

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de Jordi Savall, Orpheus XXI ?

J’aime tout dans ce projet Orpheus XXI qui n’est pas un projet comme les autres. Si vous êtes réfugié en Europe ou immigré, on cherche à vous intégrer dans votre nouvel environnement. Mais le projet de Jordi est un peu différent car il n’est pas seulement question pour les musiciens de s’adapter mais aussi de continuer à s’intéresser et à mettre en valeur leurs traditions, leur culture et à ne pas oublier leurs origines.

Comment avez-vous travaillé vos différents répertoires tous ensemble ?

Le répertoire est constitué de morceaux ou de chants que chaque musicien d’Orpheus a proposé, du Pakistan, du Bangladesh, de Syrie, d’Irak ou d’autres pays encore et de morceaux de musique occidentale ancienne. Les musiciens d’Orpheus ont travaillé ensemble ce répertoire qui représente un vrai dialogue interculturel musical.

Comment transmettre aujourd’hui un tel patrimoine musical ?

Il est facile de se rejoindre dans les musiques traditionnelles. Dans notre projet nous avons trouvé deux moyens pour apprendre des uns et des autres ou pour transmettre. Soit par la musique écrite et la partition pour ceux qui peuvent lire la musique, soit de manière orale pour ceux qui ne lisent pas la musique. Dans certains pays, même les musiciens professionnels travaillent de manière orale. C’est aussi une manière de transmettre la musique d’une génération à l’autre.

Est-ce que la musique a toujours été un refuge ?

La musique peut aider à oublier certaines choses difficiles dans la vie ou à trouver du réconfort. Elle aide aussi à se construire, à apprendre et développer ses connaissances et beaucoup d’autres choses très positives. Mais pour être honnête, la musique n’est pas un refuge. Un refuge serait quelque chose qui peut tout vous donner et pas seulement oublier. Le refuge doit vous offrir une nouvelle vie, vous renforcer, vous apporter des solutions. Il me semble que la musique n’est pas ce que j’entends par refuge.

Quel regard portez-vous sur le livre de Camus, L’Hôte ?

Dans cette histoire, il est question de guerre, de la place de l’immigré, de l’occupant et de son intérêt à être sur cette terre. Camus développe le thème de la confiance, de la peur. L’instituteur regarde l’Algérien avec méfiance, et réciproquement. Est-ce que l’instituteur va livrer l’Algérien aux autorités pour être jugé ? Est-ce que l’Algérien va tuer l’instituteur ? Cette nuit se déroule dans le doute. Pour les réfugiés arabes en Europe, on retrouve ces mêmes sentiments de méfiance. Les gouvernements aident-ils vraiment les réfugiés à la hauteur de leurs besoins ? Les réfugiés sont-ils en confiance avec leur « hôte » ? Il y a donc vraiment un lien entre cette nouvelle et la vie des musiciens d’Orpheus sur cette question de confiance.

Quelles musiques avez-vous choisi pour accompagner cette histoire ?

J’ai choisi pour cette lecture musicale des morceaux traditionnels orientaux qui correspondent aux actions du récit, au rythme, aux ambiances, aux descriptions… un morceau du désert quand ils marchent dans les hauts plateaux, une musique plus angoissante quand la nuit, la peur monte pour l’instituteur. Mais écrire une musique spéciale pour cette nouvelle serait encore plus fort. 

Quelle place tient la musique dans cette lecture musicale ?

Parfois nous jouons sur le texte, parfois nous jouons entre les parties de texte. L’introduction est seulement musicale. Cela dépend. Si nous sentons qu’il faut donner une couleur au récit, nous pouvons déjà donner cette orientation avant même que le sens même du texte n’ait été signifié. Ou nous laissons le texte commencer puis nous venons renforcer une ambiance. Certains passages sont plus forts sans musique. Il faut du contraste, c’est un peu comme dans les musiques de film. Ici, nous travaillons avec un comédien, et on peut discuter du moment important pour l’accompagner, donner un moment de pause musicale dans le texte, ou le laisser dire le texte seul pour bien laisser résonner les propos importants.

Infos pratiques

  • Vendredi 18 octobre à 20 heures au Rayon vert à Saint-Valery-en-Caux.
  • Tarifs : de 18 à 6 €.
  • Réservation au 02 35 97 25 41 ou sur www.lrv-saintvaleryencaux.com