Philippe Decouflé : » Un spectacle, c’est comme une bonne recette que l’on a envie de retrouver »

par | 11 février 2021 | Danse

Les annulations ne se comptent plus en ce temps de confinement culturel. Les quatre représentations de Shazam, la pièce emblématique de Philippe Decouflé, n’auront donc pas lieu au Volcan. La compagnie DCA travaille néanmoins à la scène nationale de Havre, un lieu qu’elle connaît bien, à la reprise de cette « fantasmagorie » et a interprété cette recréation jeudi 11 février. Entretien avec Philippe Decouflé.

Comment vivez-vous cette période chaotique ?

Mal ! Mais je suis très content d’être là, de pouvoir faire mon métier, de partager avec le groupe notre passion commune pour l’art. Nous avons envie de danser, de construire avec les danseurs, les musiciens, les techniciens pour créer cette alchimie. Cela reste en effet une période difficile. C’est très dur pour les artistes. On nous a tout d’abord expliqué que nous n’étions pas essentiels. Ce n’est ni triste ni drôle. On le sait que l’art est essentiel. Comme le sport. On nous a dit aussi qu’il ne fallait pas bouger. Le sport est bon pour la tête et pour le corps. Il y a depuis des mois un sentiment d’inaccomplissement. Notre travail ne sera pas vu. Pourtant, ils sont importants, les rires et les applaudissements. Le théâtre est un lieu de partage et d’échange, des moments de magie. On ne peut pas retrouver cela à la télévision.

La compagnie va danser, seulement devant des professionnels de la culture. Qu’est-ce qu’un théâtre sans public ?

Il reste un outil extraordinaire, une boîte noire avec des perches, un groupe de personnes qui ont chacune une tâche précise. C’est une accumulation de talents réunis pour créer un objet merveilleux. Cela reste d’abord un outil et il est indispensable d’avoir cet outil.

Pourquoi avez-choisi de reprendre ce spectacle, Shazam ?

Shazam est un spectacle important pour la compagnie. Il est le premier sur l’image. Quand nous avons travaillé sur la création, il y a eu une espèce d’alchimie. Les années défilent. Le groupe avance dans l’âge. C’est peut-être lié aussi à la mort de Christophe Salengro. Avant que la plupart ne partent, il fallait reprendre Shazam pour revivre toutes ces émotions ensemble. Toute la troupe est presque là. C’est pratiquement la même équipe avec quelques jeunes en plus.

Quel regard avez-vous voulu porter sur Shazam ?

Cela a été beaucoup de travail. Les corps ont changé. Je voulais recréer le spectacle à l’identique le plus possible en modifiant quelques petites choses. J’ai enlevé un numéro qui ne me plaisait plus. Un spectacle, c’est comme une bonne recette que l’on a envie de retrouver même si on n’a pas tout à fait les mêmes ingrédients.

L’image est très présente dans ce spectacle. Quel regard portez-vous sur elle aujourd’hui ?

Elle est tellement présente dans nos vies. J’ai un regard à la fois séduit et critique. Aujourd’hui, le virtuel a pris trop de place. Dans ce spectacle, il y a un film, on monte aussi un film. Le regard peut se promener sur les écrans et le plateau. Cela peut même devenir une lutte. Ce qui permet de décrypter ces images et de réfléchir sur leur portée.

Dans Shazam, vous avez inséré plusieurs références au cinéma. Est-ce que votre amour pour 7e art reste le même ?

Shazam parle en effet de mon amour pour le cinéma, un instrument merveilleux. J’ai repris quelques principes de ses débuts. J’adore le cinéma. Il m’a toujours fait rêver.

Shazam par la compagnie DCA

Tout commence par le cortège de majorettes, suivies par les musiciens… Un petit tour pour réchauffer les cœurs et puis s’en vont. Shazam, le mot anglais qui signifie abracadabra, n’en manque pas, de tours, poétiques, magiques, potaches, virtuoses. Philippe Decouflé évoque le cinéma qu’il aime tant, et s’amuse du cadre, des illusions, de la décomposition du mouvement et de la fragilité des corps. 

Le danseur et chorégraphe reprend Shazam, une pièce créée en 1997 qui a gardé toute sa fraicheur, ses couleurs, sa folie. Il reste le fil rouge dans ce spectacle : plusieurs membres de la troupe arrivent chacun leur tour seul sur le plateau pour rappeler que « le spectacle n’est pas fini ». Une belle ironie pour cette mécanique impeccable. 

Il est question du cadrage dans un premier film que les danseurs rejouent sur le plateau pour ouvrir au public l’envers du décor et le confronter à l’illusion. Juste un œil, un pouce, une main, un bras et aussi tout le corps se font malicieux dans ces cadres. Autre moment délicieux : la chorégraphie éblouissante devant, derrière et entre les trois grands miroirs sans tain. Ou encore cette inspiration de Kiriki de Segundo de Chomon où les danseuses et danseurs se retrouvent dans des équilibres impossibles. Il y a toute l’imagination débridée de Philippe Decouflé dans ce Shazam.

  • photo : Sigrid Colomyès

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