Sylvain Levitte : « Au théâtre, on donne à voir des êtres humains qui ont du mal à contrôler des émotions »

par | 22 mars 2021 | Vie culturelle

Après Le Roi Lear, une adaptation pour deux jeunes acteurs, Sylvain Levitte revient à Shakespeare avec La Nuit des rois. Le comédien, metteur en scène et fondateur des Choses ont leurs secrets, compagnie installée dans l’Eure, à Saint-Didier-des-Bois, continue ainsi à tisser un lien entre les pièces de théâtre du dramaturge anglais et la société contemporaine. Lors de cette Nuit des rois, Sylvain Levitte réunit sur un plateau dépouillé neuf femmes, huit comédiennes et une musicienne. Il prend ainsi le contre-pied de cette tradition élisabéthaine qui confiait les personnages de théâtre uniquement aux hommes. Là, il joue avec subtilité avec les genres et les rôles, fait de cette œuvre transgressive sur le désir une pièce à la mécanique précise, pleine de fantaisie. Le spectacle aurait dû être créé les 12 et 13 mars au théâtre Legendre à Évreux. Entretien avec Sylvain Levitte à l’issue d’une représentation et d’une résidence de deux semaines au Tangram.

Pourquoi avez-vous consacré vos deux premières mises en scène à Shakespeare ?

Quand je suis sorti du conservatoire en 2013, j’ai souhaité monter un spectacle avec deux jeunes comédiens sur un grand auteur. J’aimais bien ce contraste et ce grand écart entre la jeunesse et un texte classique. À ce moment-là, Le Roi Lear est passé entre mes mains. Cette pièce m’a donné envie de partir à la découverte de Shakespeare. Par ailleurs, j’ai travaillé avec Declan Donnellan, sur Andromaque et Ubu Roi, qui est un spécialiste de Shakespeare. Malgré tout, il y avait des thèmes shakespeariens qui revenaient lors des répétitions, comme le rapport à la fidélité, la difficulté d’exprimer les sentiments que l’on éprouve. Tout cela a influencé mon approche de Shakespeare. Aujourd’hui, j’ai envie d’un triptyque.

Qu’est-ce qui vous séduit chez Shakespeare ?

Il y a tout d’abord son écriture. Les pièces de Shakespeare ont cette chose magnifique : il n’y a pas un personnage qui n’est pas humain ou n’a pas des difficultés à vivre. Leur humanité me touche.

Pourquoi avez-vous choisi La Nuit des rois après Le Roi Lear ?

J’avais envie d’une comédie avec une troupe nombreuse, composée de femmes. J’avais envie aussi de travailler sur le désir. Et La Nuit des rois est arrivée tout naturellement.

Pourquoi justement une comédie ?

C’était le point de départ pour être en contraste avec la pièce précédente. Dans Le Roi Lear, il y a deux jeunes adolescents dans un vieux grenier. Dans La Nuit des rois, c’est une troupe de femmes qui part à la découverte. Avec cette pièce, je ne veux pas dire quelque chose en particulier. Nous sommes partis à la découverte de ce texte pour voir ce que le travestissement allait nous révéler de chaque personnage. Nous avons en chacun de nous du masculin et du féminin. Il y a a priori plus du féminin chez les femmes et plus de masculin chez les hommes. En tant que comédiens et comédiennes, notre travail consiste à convoquer les codes sociaux pour les faire éclore sensiblement sur un plateau. Nous avons travaillé dans la délicatesse, sur les stéréotypes aussi mais nous voulions aller dans des choses intimes pour trouver le masculin et le féminin en nous. Nous avons souhaité révéler cela sans aller dans la caricature.

Le désir est quelque chose de très intime et que l’on cache

Quel le plus important pour vous, le titre de cette pièce, La Nuit des rois, ou le sous-titre, Tout ce que vous voulez ?

Je ne sais pas du tout. La Nuit des rois se déroule pendant l’Épiphanie. Juste, pendant la nuit, il est possible d’inverser les conventions. On peut faire ce que l’on veut. Pendant un court moment, on donne la possibilité aux gens de se sentir libre. Malvolio qui n’est qu’un valet rêve d’accéder à une autre condition sociale et de devenir un dominant. On lui donne cette possibilité pendant un court instant.

Pourquoi faut-il de la délicatesse pour exprimer le désir ?

Le désir est quelque chose de très intime et que l’on cache. Pour l’exprimer, nous avons deux corps. Il y a tout d’abord le corps interne qui est un volcan fou, puis le corps externe soumis aux codes sociaux. Il a fallu jouer avec ces deux rythmes.

Est-ce justement dans le jeu qu’il faut trouver cet équilibre ?

Oui. Quand on est un enfant, on a peu de filtres sur nos émotions. On peut voir des enfants pleurer dans la rue. Après, c’est très rare parce que nous avons appris à contrôler ces émotions. C’est le travail de toute une vie. Au théâtre, on donne à voir des êtres humains qui ont du mal à contrôler des émotions. Et c’est très touchant.

Pourquoi avez-vous choisi une scénographie très épurée ?

Avec Lola Sergent, la scénographe, nous nous sommes aperçus qu’il n’y avait pas besoin de beaucoup de choses avec Shakespeare. Surtout pas de décoration, ni d’ornementation. Il y a juste une chaise et des rapports aux corps. Les mots de Shakespeare sont tellement puissants. Nous sommes ainsi partis de l’idée de désir, de la courbe afin de donner une idée de mouvement autant dans les déplacements que dans les sentiments exprimés. Et tout est minutieusement réglé.

La musique tient une place très importante. Pourquoi ?

Dès le début, Orsino évoque la musique comme une nourriture d’amour. Avec Lison Autin, la pianiste, nous nous sommes demandé quel compositeur il était possible de convoquer. Elle m’a fait écouter beaucoup de musiques et nous nous sommes attardés sur Chopin. Il y a une grande mélancolie dans sa musique, comme dans La Nuit des rois, aussi quelques notes d’espoir.

Faut-il résumer La Nuit des rois à un triangle amoureux ?

Il y a en effet le triangle amoureux mais aussi la partie avec Malvolio, cet homme qui n’a pas trouvé sa place dans la société et n’y est pas accepté. Il me fait penser à Edmond dans Le Roi Lear, cet enfant bâtard qui n’arrive à rien et veut faire la révolution. Il a ce rêve, ce fantasme de vivre une autre vie que la sienne. Nombreuses sont les personnes qui aspirent à cela. Mais est-ce que la société leur en donne les moyens ? 

La Nuit des rois de Shakespeare

Cette pièce de théâtre de Shakespeare est à la fois une comédie et une tragédie. Jouée pour la première fois le 2 février 1602 à Londres, La Nuit des rois se déroule en Illyrie, situé au bord de la Méditerranée. Orsino, duc et homme de pouvoir, est épris d’Olivia, une femme éplorée après la mort de son père et de son frère, qui a toujours repoussé ses avances. Viola échoue sur les côtes du royaume et reste persuadée de la mort en mer de son frère jumeau, Sebastian. Elle va alors se travestir en homme et prendre le nom de Cesario pour devenir la personne de confiance d’Orsino dont elle tombe amoureuse. Quand le duc lui demande d’aller faire la cour à sa place à Olivia, la jeune femme ressent de vifs sentiments à son égard. Tout se finit bien lorsqu’ apparaissent Sebastian et la véritable Viola. Un autre personnage est amoureux d’Olivia, c’est Malvolio, son serviteur, qui va tomber dans le piège du quatuor formé par Toby, Andrew, Le bouffon et Maria et sera humilié.

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