Vîrus : « Si on reste enfermés longtemps avec peu de moyens d’évasion, on va devenir fous »

par | 14 décembre 2020 | Concert

Vîrus clôt mardi 15 décembre avec Dj Blaiz’ les Lomax Expérience 2020, les sessions en live du 106 consacrées aux artistes de la Normandie et diffusées sur les réseaux sociaux. Ce sera le neuvième depuis le 6 octobre pour la Smac rouennaise fermée au public. Vîrus, ancien membre de l’Asocial Club, avec Casey, Al et Prodige, a entamé il y a plus de dix ans un répertoire tranchant, d’une poésie sombre et profonde et d’un humour noir. Le rappeur qui a le sens de la métaphore s’est penché sur les écrits de Jehan-Rictus (1867-1933), un poète oublié, dans Les Soliloques du pauvre et Le Printemps. Il s’empare désormais de la langue de Georges Arnaud (1917-1987), écrivain et militant politique. Entretien.

Dans Huis Clos, vous avez évoque la solitude et l’enfermement. Comment traversez-vous cette période ?

Le premier confinement a été spécial parce qu’il avait le goût de geôle. Il était proche de l’incarcération. Nous avions juste le droit à une petite promenade d’une heure chaque jour. Comme un prisonnier. Il y a eu la surprise. Le monde était éteint. Ce qui est étrange avec cette épidémie, c’est l’inversement des pôles. Quand on fait une connerie, on nous enferme. Là, la connerie est dehors. Cela me fait penser au film, La Vie est belle, on peut voir un jeu. Mais un jeu mortel. Je l’ai abordé de cette manière. Pour le deuxième, je ne vois pas de confinement. C’est peut-être comme l’arrivée d’un deuxième enfant. On prend plus les choses à la légère. La psychose est descendue. Cette fois, nous pouvons répéter. Au premier confinement, il s’est passé plein de choses sur les écrans. Maintenant, on s’y fait. Ce n’est même plus choquant.

N’est-ce pas dangereux ?

Oui, on est en train de faire mourir un secteur. On annule. On reporte. Tout le monde est dans la même machine à laver. La séance au 106 a ressemblé à une émission de télé ou un tournage d’un clip, entouré de l’équipe. Entre les deux confinements, il y a eu des concerts avec un public masqué, muselé, assis. Il a l’obligation de rester assis. Quelle est la prochaine étape ? Être couché ? Cette incertitude va aussi plus ou moins chambouler les gens. Le confinement ne m’a pas trop perturbé parce que mon activité est axé sur ce rapport à la solitude et l’enfermement. Mais tout cela annule nos cœurs d’action. Si on reste enfermés longtemps avec peu de moyens d’évasion, on va devenir fous. Au-delà des drames économiques, il va y avoir des drames humains.

Comment le ressentez-vous ?

Il ne faut pas se mentir. Quand on met le nez dehors, on ressent quelque chose d’étrange, ce taux de violence. Qu’est-ce qui nous rend agressif ? C’est la faim.

Et la privation de liberté aussi ?

Oui, c’est évident. Cela n’arrange pas le cerveau quand on reste enfermé.

Des propos lourds et des éclats de beauté

Est-ce que vous vous réfugiez dans la lecture ?

Pas plus que d’habitude. Je ne suis pas un grand lecteur et je suis très long à lire. J’étais surtout sur des lectures-travail qui ne sont pas là pour me détendre.

Dans l’écriture, alors ?

Non, en fait. J’ai noté quelques bribes de phrases. Pendant cette période, je n’ai pas bouleversé mes plans. On m’a proposé de rédiger des textes sur l’actualité mais cela ne m’a pas branché. J’écris tout le temps mais pas forcément dans le but d’aboutir à quelque chose. Alors j’empile des bouts de papiers.

Comment avez-vous découvert la poésie de Jehan-Rictus ?

C’est un peu accidentel. Tout part en fait du rap, un courant que l’on ne choisit pas mais qui vous happe. Quand j’écoute un album, j’ai toujours eu la curiosité de savoir qui a écrit, qui a composé, où s’est déroulé l’enregistrement… Oxmo Puccino a sorti Mines de cristal. C’est un petit bouquin, publié au Diable Vauvert. J’ai parcouru le catalogue de cette petite maison d’édition et je suis tombé sur les recueils de Jehan-Rictus. Le titre, Les Soliloques du pauvre m’a fait pensé à un morceau de rap. J’ai pu lire la première page sur le site et découvrir une poésie qui est bien loin de celle que l’école m’a injectée. J’ai gardé cela pendant quatre ans. Je ne savais pas quoi en faire. C’est lors d’une invitation à la Maison de la poésie que j’ai eu l’occasion de travailler sur les textes de Jehan-Rictus.

Maintenant, vous travaillez sur les écrits de Georges Arnaud.

En poursuivant mes recherches, je suis tombé dessus. Je me demande encore pourquoi on ne m’a jamais parlé de cette langue, plus ludique, plus humoristique, plus réelle. Cela m’a permis de me réconcilier avec la poésie. Comme avec le théâtre. Ce sont des mondes dans lesquels je n’ai pas été convié à un moment où j’étais en pleine curiosité. Je commence à comprendre pourquoi. Peut-être pour ne pas avoir une vision dégradée d’une belle langue ?

Qu’est-ce qui vous séduit, la poésie qui se dégage des textes ou les mots employés ?

Il y a les mots qui ont disparu, d’autres qui ont traversé les époques. Il faut décrypter. C’est presque de l’archéologie du langage. Jean-Rictus et Georges Arnaud écrivent des textes avec des propos lourds et des éclats de beauté. Ils arrivent tous les deux à dire des choses très dures avec de l’élégance. C’est ce qui m’a attrapé. Dans les deux cas, cela reste un parti-pris. Ils utilisent une langue populaire, riche, qui n’arrête pas d’évoluer. C’est ce que je dis dans les ateliers d’écriture. Il faut que chacun trouve sa langue naturelle. C’est un chemin à parcourir. Il est impossible que plusieurs personnes écrivent le même texte parce qu’il est une voix, un rire, des empreintes. 

C’est la théorie du braquage

Comment avez-vous parcouru ce chemin ?

Je continue à le faire parce que ce chemin est infini. Je n’arrête pas de découvrir des langues, des mots. Je ne comprends pas pourquoi on a mis toutes ces langues sous le tapis. On oublie la transmission orale. C’est terrible. La France est un pays de l’écrit. Pourtant, c’est plus à l’oral que l’on se dépatouille dans la vie. Quand on fixe une langue, ce sont des gens que l’on fait taire. Je trouve cela dérangeant. Pour moi, c’est passionnant.

Que pensez-vous aujourd’hui de votre pseudo ?

J’aime bien ce mot. À cette période, je comprends que cela soit un caillou dans la chaussure. On m’a fait plein de blagues. Comme vous pouvez l’imaginer. Il y a tout de même cet accent circonflexe sur le i. C’est une petite distinction. C’est un mot qui a pris beaucoup de place. Je me dis que le virus va bien disparaître.

Quel est votre rapport au temps ?

C’est ma question principale dans la vie. C’est peut-être la question principale. Pourquoi court-on ? Après quoi ? Que doit-on combler comme vide pour courir aussi vite ? Je suis dans mon temps. Si les autres courent, je leur souhaite bon courage ! Je ne comprends pas pourquoi il faut se dépêcher. Cela fait des dépressifs. Est-ce la peur de la mort ? Ce n’est pas la peine de se précipiter, on va tous y passer. Ce que j’aime en Normandie, si on la compare à Paris et à la majorité des grandes villes : le rapport au temps est différent. Il est très urgent de prendre son temps maintenant. Ne serait-ce dans la partie créative ? Beaucoup d’artistes apparaissent, restent six mois et disparaissent. Entre-temps, ils ont tiré le jackpot. C’est la théorie du braquage. Chacun doit mener sa barque. Quand on écrit, il peut y avoir des choses spontanée mais d’autres demandent à être ruminées, sculptées.

Infos pratiques

  • Mardi 15 décembre à partir de 19 heures dans Lomax Experience sur la page Facebook du 106, sa radio et sa chaîne
  • photo : Alexis Vettoretti

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