Yvan Leclerc : Flaubert est « un écrivain décapant, sans compromission, fidèle à des principes, qui se moque d’être à la mode »

par | 12 février 2021 | Vie culturelle

Yvan Leclerc est intarissable sur Gustave Flaubert. Ancien professeur de Lettres modernes à l’Université de Rouen, il en est le spécialiste. Il consacre en effet une grande partie de sa vie à l’auteur rouennais, né il y a tout juste deux cents ans. 2021 est l’année Flaubert et sera marquée par une série d’événements culturels en Normandie. Yvan Leclerc est le président du comité scientifique et culturel de Flaubert 21. Entretien.

 Vous vivez avec Flaubert depuis de nombreuses années. N’est-il pas trop envahissant ?

Nous cohabitons en effet depuis… 1972, année d’une maîtrise sur Bouvard et Pécuchet. Ensuite, nous ne nous sommes plus quittés : thèse, poste à l’université de Rouen, site Internet, etc. J’ai enseigné d’autres auteurs que Flaubert, à l’université, mais les recherches que j’ai pu faire ont porté presque exclusivement sur lui, grâce aux sollicitations et aux aides locales. Quand on se spécialise, la demande pousse à toujours plus de spécialisation. Et on s’enferme. Je n’ai jamais regretté d’avoir « choisi » Flaubert, mais j’aimerais avoir une seconde vie en parallèle pour lire d’autres auteurs. Envahissant, oui il l’est. Chronophage. Comme toutes passions. C’est le prix à payer pour que le travail cesse d’être une fatigue.

Qu’est-ce qui vous a amené à étudier cet auteur et à ne plus le quitter ?

Comme souvent : un déclic à l’université, grâce à un cours sur L’Éducation sentimentale. La professeur s’appelait Madame Morel, je n’ai pas oublié son nom. Je me suis dit : Frédéric c’est moi, ce jeune homme incapable de se décider, qui rêve sa vie au lieu de la vivre, et amoureux d’une femme inaccessible. Comment Flaubert avait-il pu me prévoir à ce point ? À partir de ce moment, j’ai senti que l’histoire ne s’arrêterait pas là. 

– Flaubert est né il y a 200 ans. Comment le faire aimer aujourd’hui ?

Aimer ? Est-il « aimable » ? Ce n’est pas sûr. Il ne renvoie pas de nous une image positive, il n’est pas complaisant, il ne permet pas l’identification avec des personnages positifs. Mais c’est ce parti pris qui le rend attachant. C’est un écrivain décapant, sans compromission, fidèle à des principes, qui se moque d’être à la mode et de répondre aux goûts de son public. C’est sans doute la raison pour laquelle il ne s’est pas démodé. 

Tient-il une place singulière dans la littérature française ?

Il est considéré comme le romancier qui a révolutionné l’art du roman avec Madame Bovary. Il a tellement bousculé les codes, littéraires et esthétiques, que ce livre l’a conduit devant les juges. Sa singularité tient aussi à la diversité de ses œuvres : après Madame Bovary. Mœurs de province, roman contemporain qui se passe en Normandie, il publie Salammbô, sorte d’épopée qui se passe à Carthage plusieurs siècles avant notre ère. Y a-t-il d’autres exemples d’écrivains qui font à ce point le grand écart ? Si bien qu’il a été revendiqué autant par les réalistes et les naturalistes que par les symbolistes et les décadents, à la fin du XIXe siècle. 

Le style de Flaubert est une dentelle. Comment appréhendait-il l’écriture ?

Une dentelle, oui, par la minutie du travail sur la langue, et l’entrecroisement des fils. Mais il faudrait sans doute trouver d’autres images plus « solides », du côté de l’architecture, de la sculpture, ces arts qui ont affaire avec des matériaux durs. Dans Madame Bovary, il y a un personnage stupide, le percepteur Binet, qui possède un tour dans son grenier : « Il était seul, dans sa mansarde, en train d’imiter, avec du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, de sphères creusées les unes dans les autres, le tout droit comme un obélisque et ne servant à rien. » C’est une métaphore caricaturale de l’écrivain qui tourne ses phrases et les retourne, dix fois, vingt fois, jusqu’à trouver le mot juste et convenable à l’oreille. 

– Que sait-on sur cette épreuve du gueuloir ?

Le « gueuloir » n’est pas un lieu, contrairement à ce qu’on dit souvent : on est trompé par l’homologie avec le fumoir ou le dortoir… C’est une pratique, quasi théâtrale, qui consiste à déclamer les phrases, n’importe où (dans le cabinet de travail ou dans l’allée de tilleuls de Croisset), en écrivant ou quand la page est terminée, pour en tester la qualité sonore, le rythme, les montées et les chutes. Dans sa préface aux Dernières chansons de son ami Louis Bouilhet, Flaubert parle de la méthode du poète, mais c’est aussi la sienne : « Il s’enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie. »

Comment son enfance passée dans un hôpital a marqué son travail ?

Elle a d’abord marqué sa personne. On ne passe pas les vingt-cinq premières années de sa vie de l’autre côté d’une cloison où des malades souffrent et meurent tous les jours sans être profondément affecté. Flaubert répète souvent à ses correspondants qu’il est né DANS un hôpital, qu’il a joué DANS un amphithéâtre de dissection. Le scalpel du père deviendra la métaphore de la plume qu’il manie. Il parle d’un « coup d’œil chirurgical » sur la vie. Les personnages du milieu médical se retrouvent dans ses œuvres, surtout Madame Bovary, mais aussi Bouvard et Pécuchet : les deux autodidactes étudient la médecine et l’anatomie. Mais la marque du milieu chirurgical est surtout sensible dans la manière de porter le fer là où ça fait mal, dans les plaies personnelles et sociales, d’opérer à vif.

Est-ce que les lieux (La Normandie, Rouen, Croisset…) ont eu aussi une influence ?

Une influence, c’est difficile à dire. Mais un rôle dans la fiction, oui. Rouen est présent dans Madame Bovary et dans La Légende de saint Julien l’Hospitalier, par le vitrail dont il est question dans la dernière phrase du conte. La Normandie est le cadre général du premier roman, ainsi que d’Un cœur simple et de Bouvard et Pécuchet, qui se passent dans cette partie de la Normandie qu’on appelait « Basse », parce qu’elle est sous la Seine. 

Quel regard Flaubert portait-il sur ses personnages ?

Il ne s’identifie pas à eux, sauf peut-être à saint Antoine. Et à force de vivre avec eux, il se sent devenir ses personnages, par exemple Bouvard et Pécuchet. Conformément à son principe d’impersonnalité, il n’éprouve pour eux (ou feint de n’éprouver) aucune affection particulière. Il se tient à distance. En conséquence, le lecteur n’est pas invité à « sympathiser » avec les héros de ses livres, qui sont bien peu « héros ». 

Pourquoi célébrer Flaubert aujourd’hui ?

Il y a une circonstance due au calendrier : il est né en 1821. Mais au-delà de cette commémoration obligée, Flaubert reste « actif » : enseigné dans les classes, étudié à l’université par les chercheurs (la vie d’un homme qui lirait huit heures par jour tous les jours de l’année ne suffirait pas à prendre connaissance de tout ce qui se publie sur lui ; j’essaie de tenir à jour une bibliographie qui paraît dans le Bulletin Flaubert électronique tous les mois, mais je ne pêche que les gros poissons…), et surtout, il fascine toujours autant les artistes qui l’adaptent et les écrivains qui s’en réclament. Exemple récent : Clara Luciani qui chante une chanson intitulée Bovary.

– Quel secret garde encore Flaubert ? Que peut apporter cette année d’anniversaire ?

Des secrets ? Au fur et à mesure qu’on avance, on découvre des questions sans réponse. Une question toute simple : était-il gaucher ou droitier ? Quelle a été la nature exacte de ses relations avec Élisa Schlesinger, la femme qu’il a rencontrée à Trouville quand il avait 15 ans ? A-t-il dit, oui ou non, la fameuse phrase « Madame Bovary, c’est moi ! », qui nous est parvenue à la suite d’une longue chaîne orale, mais dont on n’a jamais trouvé de trace écrite ? L’année de commémoration n’apportera sans doute pas de réponses à ces questions, mais les 150 manifestations prévues, quand elles pourront avoir lieu (peut-être en 2022 : on sera toujours dans l’année des 200 ans…) multiplieront les voies d’accès aux textes pour tous les publics. 

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