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Diane Barbé : « ce concert est une tentative de composer un paysage sonore »

photo : Wendy Huynh

La soirée promet d’être magique. Un lieu : la majestueuse ruine de la filature Levavasseur à Pont-Saint-Pierre. Une musique : celle de Diane Barbé, électronique, hypnotique et saisissante, qui peut emmener dans un tourbillon de sons. Il flottera des nappes sonores mystérieuses lors de ce concert Les Yeux fermés, donné samedi 25 mai, un lendemain de pleine lune, pendant Les AnthropoScènes du Tangram et Normandie impressionniste. Diane Barbé compose des mélodies envoûtantes à partir d’éléments électro, d’enregistrements extérieurs, mêlés à des sons de flûtes qu’elle fabrique. Entretien avec la musicienne.

Comment les lieux résonnent en vous ?

Très fortement. Cela fait un an et demi que je donne des concerts. Je prends le temps d’écrire une pièce pour chaque lieu, qu’il soit urbain ou naturel. J’ai besoin aussi d’avoir le ressenti du public. Dans chaque endroit, on peut proposer des choses fortes parce que les fréquences résonnent différemment. Plusieurs facteurs entrent en jeu : l’architecture, l’histoire et la façon dont on arrive sur les lieux. Mon souhait est de les faire résonner et que les corps se mettent également à résonner.

À quel moment avez-vous commencé à vous intéresser aux sons extérieurs ?

J’ai toujours été baignée de sons. Mes parents avaient installé un studio dans le salon où des groupes de rock et de gospel venaient enregistrer. J’ai toujours été aussi entourée de personnes qui s’intéressaient à la musique et aux sons. À un moment, il y a eu une césure. Puis, je suis revenue à la musique en tâtonnant, sans y prêter une grande attention. En 2017, j’ai participé à un atelier de field recording à Arles, chez Phonurgia. Cela m’a ouvert un vrai chemin. J’étais comme ces field recorders professionnels qui se mettent comme un genre d’excuse pour aller dans les champs et se promener au lever du soleil. 

Pourquoi une excuse ?

Pas nécessairement. Il y a surtout une volonté de partager un moment et d’y ajouter une poésie particulière. Cela permet aussi d’adopter des pratiques que l’on aurait pas dans la vie de tous les jours. Aller à 4 heures du matin écouter un bruissement n’est pas courant.

Avez-vous toujours été sensible aux sons de la nature ?

Oui, j’ai grandi à la campagne. Ma mère adore se promener dans la forêt. J’ai été entourée de personnes qui connaissent bien les plantes et les animaux. Le field recording permet de repérer des sons que l’on ne connaît pas et qui viennent nous perturber. Bien évidemment, l’écoute n’est pas la même et procure des sensations étranges. On peut se retrouver à la limite de l’inconscient.

Pensez-vous avoir une autre relation au monde ?

Complètement. Le field recording demande une écoute attentive. Un son, ce sont des vibrations qui se transmettent dans l’air et dans les corps. Il fait émerger une autre relation et nous met à un autre niveau de conscience.

Vous explorez ainsi autrement le monde.

Oui, bien sûr. Aujourd’hui, nous constatons une accélération du temps et on stimule sans cesse les gens. Je n’avais pas vraiment conscience de cela avant d’accorder du temps à ces sons. On découvre d’autres présences.

Est-ce un privilège ?

C’est une nécessité ! Je le remarque quand je ne vais pas suffisamment à la recherche de sons. Je ressens un manque. Mais cela est lié au stress. Les choses arrivent, passent et continuent dans la grande rivière du temps. Cela me fait penser au travail que je mène en ce moment avec la danseuse Rebecca Journo. Il porte sur les insectes. Il y a deux façons de prendre conscience de la marche du temps. Soit on regarde tourner les aiguilles d’une montre ou d’une horloge, soit on observe le comportement des insectes qui sont des marqueurs de temps.

Avec-vous des endroits privilégiés pour vous promener et enregistrer des sons ?

C’est l’endroit où je suis actuellement, dans le sud de l’Espagne, une région désertique à côté de Murcia traversée par une grande rivière, source de vie dans les villages. C’est étrange parce qu’il y a une zone de montagnes toutes petites où on peut entendre les voix. On a l’impression qu’elles flottent juste au-dessus.

Quel rapport avez-vous à l’instrument ?

Je pratique plusieurs types d’instruments. Il y a ceux liés à la manipulation des sons. Je suis aussi attachée aux instruments à vent. Je suis flûtiste. Depuis quelque temps, j’essaie d’apprendre à mes doigts à jouer de la guitare. Je m’intéresse à la percussion liée à des tentatives de faire vibrer des feuilles. Je fabrique également beaucoup d’instruments avec divers matériaux. Je m’inscris là dans la transmission.

Comment avez-vous envisagé le concert à la filature Levavasseur ?

Ce fut difficile. Quand j’ai commencé à travailler, j’étais en résidence au Brésil, donc très loin. J’ai dû m’imaginer une nuit de fin de printemps en Normandie alors que j’étais sous les tropiques. Ce concert est une tentative de composer un paysage sonore. Je veux animer ce lieu et amener d’autres formes de vie. Cela est lié à une idée de remplir un espace et y vivre des sensations.

Est-ce qu’écouter la musique les yeux fermés est la manière idéale ?

Oui. Ces invitations sont très intéressantes même si elles s’adressent à des publics avertis. Néanmoins, c’est très beau de se mettre d’accord sur ce qui se passe.

Infos pratiques

  • Samedi 25 mai à 20h30 à la filature Levavasseur à Pont-Saint-Pierre
  • Première partie : Nova Materia
  • Tarif : 19 €