Dans Notre Salut, dans les salles de cinéma mercredi 30 septembre, Emmanuel Marre nous emmène à Vichy en 1940, au cœur du régime de Pétain, où l’on suit Monsieur Henri, un fonctionnaire zélé, ambitieux et lâche, joué par Swann Arlaud.
Quelque trois millions de spectateurs sont allés voir De Gaulle : l’âge de fer d’Antonin Baudry,et plus de deux millions et demi ont découvert son deuxième opus, De Gaulle : J’écris ton nom… C’est dire l’intérêt que suscite une des grandes figures de notre histoire avec un grand H. Mais le cinéma ne s’intéresse pas qu’aux héros. Ainsi quelques réalisateurs se penchent sur des périodes plus sombres en s’intéressant à des personnages controversés. Prenons l’exemple de Pétain avec Section spéciale de Costa Gavras en 1975 et encore Pétain de Jean Marbœuf en 1993 ou l’exemple des collabos avec Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 ou plus récemment Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli en mars 2026. Notre Salut d’Emmanuel Marre appartient à ce registre.
Le réalisateur s’est inspiré du vécu de son grand-père, Henri Marre, qui a débarqué à Vichy en septembre 1940 en espérant jouer un rôle important au sein du régime de Pétain. « Le fait de faire une fiction de cette histoire familiale m’a permis de la regarder avec plus d’objectivité et plus de distance », commente Emmanuel Marre de passage à l’Omnia à Rouen. Avant de préciser : « et puis moi, je n’ai jamais vécu ça comme une honte. Même si j’ai toujours eu la sensation qu’on avait un problème avec cette histoire. Je me souviens qu’à l’école, quand l’instituteur demandait s’il y avait des petits-enfants de résistants, tout le monde levait la main sauf moi. »
De fait, le héros de Notre Salut s’appelle bel et bien Henri Marre mais il devient rapidement Monsieur Henri. « Ce mouvement cinématographique permet d’aller vers quelque chose de plus large », précise Emmanuel Marre. De fait, le réalisateur ne s’est pas contenter de s’appuyer sur les magnifiques lettres échangées entre Henri et son épouse Paulette, avec son frère Jean-Baptiste qui incarne Henri Maux, le supérieur d’Henri. Il a aussi mené plus d’un an de recherches au Commissariat à la lutte contre le chômage. « On a pu trouver des éléments chez d’autres inspecteurs provinciaux, chez d’autres fonctionnaires de son niveau. Ce qui me permettait, et c’était important pour moi, d’aborder des sujets graves comme le travail forcé des étrangers ou la déportation des juifs… »
Un ambitieux frustré
Avec élégance, Swann Arlaud incarne ce collabo qui se voile la face. Il joue cet homme ruiné, qui n’a rien d’un monstre, presque timide, isolé — sa femme et leurs enfants ne l’ont pas suivi — bien décidé à retrouver la considération qu’il estime mériter en travaillant pour la nouvelle administration. Pour se faire connaître, il ne rate aucune occasion pour présenter le traité politique — édité à compte d’auteur —, Notre Salut, qu’il a écrit pour défendre ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Le spectateur découvre alors un ambitieux frustré qui n’a pas réussi à imposer ses idées ni mettre en évidence des capacités.
Le spectateur pourra s’étonner d’entendre des mots et des expressions qu’on n’utilisait sûrement pas dans les années 1940. Emmanuel Marre assume de nous ramener à notre présent, il s’amuse même à faire danser ses fonctionnaires embourgeoisés sur Pop Corn, un tube électro des années 1960 et 1970. À plusieurs occasions, on a l’impression d’être de nos jours, comme lors d’une réunion entre fonctionnaires chargés de lutter contre le chômage. « Il ne faut pas oublier que le terme chômage partiel est né sous le régime de Vichy », souligne Emmanuel Marre qui laisse même un collaborateur imaginer la possibilité d’imposer un emploi à un chômeur après deux propositions refusées. Un refrain qui revient régulièrement aux oreilles des Français.
Alors que chacun dit agir pour relever la France, la position d’Henri et de tous ces fonctionnaires se compliquent avec les requêtes de plus en plus pressantes des Allemands. On assiste alors à des négociations inhumaines où, pour sauver des Français du travail obligatoire en Allemagne, on propose d’y envoyer des étrangers : juifs d’Europe, Italiens, Espagnols venus en nombre pour fuir le nazisme, le fascisme ou le franquisme. Et l’on n’oublie pas jusqu’où est allé le manque d’humanité.
Emmanuel Marre ne fait pas d’Henri le parfait salaud. Il nous touche en faisant lire les lettres qu’Henri et sa femme s’échangeaient. On imagine l’inquiétude de Paulette, on entend ses reproches, on comprend son amertume. Henri, même fragilisé par sa situation, reste ferme, et toujours dans l’espoir de parvenir à convaincre qu’il est l’homme qu’il faut pour « gagner en efficacité », son credo. Monsieur Henri reste un être humain, un lâche parmi tant d’autres.
- Notre Salut d’Emmanuel Marre (France/Belgique, 1h53) avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit…
