Les chiffres sont tenaces. Et les Journées du Matrimoine qui se déroulent les 15 et 16 septembre les mettent en lumière pour interpeler autant les sphères politique et culturelle et aussi le public sur les inégalités entre les femmes et les hommes. En France, moins d’1/3 des œuvres sont à l’affiche des théâtres publics sont signées par des femmes. Dans les programmes des salles labellisées, le pourcentage des pièces musicales de compositrices s’élève à 2 %. Les femmes dirigent 10 % des salles de musiques actuelles, 22 % des centres dramatiques nationaux, 16 % des centres chorégraphiques nationaux. Qu’en pensent les directeurs des salles en Normandie dont certains ont signé la Charte lors du festival d’Avignon ? Portent-ils une attention particulière à proposer une programmation exemplaire ? Réponses

Philippe Cogney,
directeur de la scène nationale de Dieppe :

« Sans faire de calcul, je parviens à un rapport entre 50 à 60 % entre les hommes et les femmes. Chaque année, je reste dans les mêmes pourcentages et je ne me fais pas violence. J’y veille mais je n’en fais pas un dogme, ni une discipline. Il s’avère que les problématiques soulevées par les femmes m’intéressent davantage. Il faut aussi faire attention lors des recrutements des équipes qui des femmes en grande majorité. Au poste des relations publiques, il y a 80 % de candidates. C’est la même chose pour l’administratif et la communication. Il est nécessaire d’avoir des équipes mixtes. Même si aujourd’hui, je constate plus d’envie, plus de talent et d’énergie chez les femmes ».

Régis Sénécal,
directeur du Trianon transatlantique à Sotteville-lès-Rouen :

« Pour être très honnête, il y a un peu plus d’artistes femmes dans les chansons quand dans le jazz, le rock ou le rap. Donc, il y a plus de chance d’approcher la parité. Avec l’ensemble de l’équipe, nous sommes néanmoins très attentifs quand je fais la programmation. Cette année, si on exclut les Cafés curieux, il y a une parité parfaite : 8 artistes hommes, 8 artistes femmes et un groupe mixte. Nous sommes aussi attentifs aux chanteurs et chanteuses qui viennent en résidence. Comment arriver à une parité si on produit plus d’hommes que de femmes ? L’action du mouvement HF nous a été très utile et permis d’être vigilants ». Autre point important : le recrutement au poste de direction : « Pour le futur poste de direction au Trianon, il n’y a eu que 8 % de femmes qui ont postulé. J’ai été très étonné. Trop peu de femmes encore aujourd’hui osent présenter leur candidature. Comme s’il y avait une forme d’autocensure ».

David Bobée,
directeur du centre dramatique national de Normandie à Rouen :

« Je me suis imposé plusieurs indicateurs. J’ai ajouté celui de l’égalité entre les femmes et les hommes. Quand on prend la direction d’un lieu, c’est une évidence. Il faut avoir une programmation paritaire. Je suis un garçon féministe. Mais quand j’ai travaillé sur la première saison, je me suis aperçu à un moment qu’il n’y avait que 35 % de spectacles écrits par des femmes. Je me suis rendu compte qu’il fallait compter. Quand je programme, tout s’affiche ». Pour David Bobée, cela n’est pas suffisant : « il faut aussi partager les moyens de production. Que voudrait dire une parité si on ne programmait que des lectures, des jeunes publics, des petites formes ou des laboratoires créés par des femmes ? Aujourd’hui, elles doivent faire avec beaucoup moins de moyens et ne peuvent se retrouver sur les plus grands plateaux. La question de la parité passe donc par une augmentation des moyens de production, un partage des conventionnement ». La solution ? « Il faut imposer », selon le directeur du CDN de Normandie à Rouen. « Un directeur qui ne remplit pas ses objectifs, on ne lui renouvelle pas son mandat. Je ne suis pas complètement d’accord avec la décision de punir en diminuant les subventions. L’appliquer, c’est moins de propositions culturelles pour le public. Or, le budget culturel provient de ses impôts ».

Christian Mousseau-Fernandez,
directeur du Tangram, scène nationale à Evreux :

« Je prête une attention forte pour tendre vers une égalité entre les équipes artistiques qui viennent au Tangram. Je tends mais je n’y suis pas. En janvier dernier, je me suis demandé : j’en suis où. Et je me suis aperçu que j’avais programmé 90 % d’hommes metteurs en scène et chorégraphes. Cela veut dire que si l’on ne prend pas grarde, on ne peut arriver à une parité. Nous sommes dans un contexte sociétal et professionnel qui crée un système produisant une discrimination involontaire. La force de ce système est très important. Pourtant, nous n’avons aucune raison objective de programmer plus de spectacles d’hommes que de femmes. C’est un combat général. Comme nous bousculons des codes culturels, il y a des résistances. Il faut rappeler qu’une programmation est une quête d’équilibre entre les genres, les esthétiques, les petits et les grands formats, aussi entre les hommes et les femmes. Dans les repérages artistiques, on se doit de prendre en compte toutes ces données ».

Jean-Christophe Aplincourt,
directeur du 106 à Rouen :

« Il existe différentes formes d’injustice : celles de classe, de genre, liées à la couleur de la peau… On ne peut avoir un regard unidimensionnel sur ce sujet. Il est nécessaire d’avoir une vision avec plusieurs types de critères pour ne pas opposer un essentialisme à un autre. La présence des femmes est un sujet important. Que ce soit dans les équipes, dans le public, dans les studios de répétitions… On peut tenir une comptabilité. Certains font cela et on peut le faire dans tous les sens. Il faut aussi construire une perspective en ayant la volonté de fabriquer un monde différent de celui que fabrique monde actuel. Ce qui suppose aller dans le sens de l’éclectisme et de la diversité. Néanmoins, le milieu rock est surtout masculin. Depuis 20 ans, on peut constater une ouverture du spectre. Dans les statistiques de fréquentation, il y a un équilibre entre les femmes et les hommes. En revanche, dans les pratiques, il y a encore du travail à faire. C’est une donnée nationale : les studios de répétition sont utilisés uniquement par 10 à 20 % des femmes. Nous sommes conscients de ces chiffres ».

Jean-François Driant,
directeur du Volcan, scène nationale du Havre :

« Je travaille avant tout avec des artistes et je ne me demande pas quel est leur sexe. Je m’interroge avant tout sur ce que racontent les projets. L’égalité entre les femmes et les hommes est variable d’une saison à l’autre. Que ce soit en théâtre ou en danse, on peut parvenir à une égalité, même avoir plus de spectacles écrits par des filles. En revanche, dans la musique, les propositions sont quasiment toutes masculines. Cela rend vite les choses compliquées dans la programmations du Volcan. Il faut désormais travailler sur toute une chaîne, offrir un enseignement et une véritable insertion pour parvenir à une vraie égalité. Et ce, dans la diffusion, pour les candidatures. C’est normal de tendre vers une égalité mais ce mouvement doit commencer bien en amont pour être efficace en aval ».

Loïc Lachenal,
directeur de l’Opéra de Rouen Normandie :

« J’ai toujours été sensible à ces questions d’égalité qui renvoient à la citoyenneté et à la démocratie. Pour cette première saison à l’Opéra, je n’ai pas construit une grille. Je ne fais comme ça. Au final, je ne suis pas mécontent puisque quatre des opéras sont soit dirigés, soit mis en scène, soit les deux par des femmes. Il y a une belle présence féminine tout au long de la saison ». Pour la direction des concerts ? « Les femmes sont peu présentes. Deux vont diriger cette saison. Aujourd’hui, il y a une pénurie de cheffes d’orchestre. Elles sont peu nombreuses et donc travaillent beaucoup. Certaines sont prises jusqu’en 2022. Elles commencent à devenir des modèles pour les futures générations. Il faut alors encourager les filles à être présentes dans les filières d’enseignement supérieur ». Et les femmes compositrices ? « C’est un problème dans le répertoire mais nous ne sommes pas responsables d’un passé de 400 ans. En ce qui concerne les œuvres contemporaines, il n’y a pas tant de différences que cela ». Les metteuses en scène ? « Elles sont bien implantées dans l’opéra et il y a de jeunes artistes douées ». Et les musiciennes ? « Depuis quelques années, il y a une féminisation des orchestres. Quand on décide d’engager un musicien ou une musicienne, une grande partie des épreuves se déroulent derrière un paravent. On ne voit pas le ou la candidate. A Rouen, seul le premier tour se passe de c cette façon. Après, tout se fait de visu. Je considère qu’il est important d’établir un contact avec l’artiste. A Strasbourg, il y a eu une dizaine de postes à pourvoir dans l’orchestre. Toutes les étapes de sélection se sont déroulées derrière le paravent. Au final, le jury a choisi 90 % d’hommes ».