Isabel Coixet : « Agnès Varda m’a fait comprendre le sens de la liberté »

Isabel Coixet, invitée des Rencontres du Sud / Photo : Rencontres du Sud

Isabel Coixet signe Trois Adieux, un film à voir au cinéma mercredi 2 septembre. Vingt ans après Ma Vie sans moi, elle évoque encore une fois une mort annoncée. Pour ce long-métrage, elle s’est inspirée de Tre Ciotole, roman de l’écrivaine italienne, Michela Murgia, décédée d’un cancer peu après la parution de son livre. La réalisatrice espagnole filme Marta (magnifique Alba Rohrwacher) dans les rues de Rome, au moment où elle et son compagnon Antonio (Elio Germano), chef en pleine ascension, se séparent. Triste mais pas ravagée, Marta s’étonne d’avoir perdu l’appétit. Quand on lui annonce qu’elle est gravement malade, son envie de vivre renaît. Belle et vulnérable, Marta ira de l’avant, avec la volonté farouche de vivre sans peur.  Invitée à Avignon dans le cadre des Rencontres du Sud, Isabel Coixet répond à nos questions. 

Pourquoi trois adieux ? Pourquoi pas plus ou moins ?

Vous avez raison, il y en a bien une trentaine… Tous les jours il y a un adieu, il y a moins de bonjour que d’adieu. En fait, pour moi, ces trois adieux, c’est l’adieu d’Antonio à Marta, l’adieu de Marta à Antonio et l’adieu de Marta à la vie. 

Selon vous, certains adieux sont-ils plus importants que d’autres ?

Oui… En ce moment, j’essaie de dire adieu à des choses qui ne sont pas très importantes. 

Vous avez déjà abordé l’idée de deuil dans Ma Vie sans moi. Qu’est-ce qui vous a intéressé cette fois ?

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe quand tu sais que tu vas mourrir mais aussi qu’est-ce qui se passe avec ceux qui restent ? Dans Ma Vie sans moi, les gens qui restent, ce sont les enfants d’Anne, la protagoniste. Dans Trois Adieux, c’est l’histoire d’une femme seule, c’est donc très différent. 

Qu’aimiez-vous chez Marta ?

J’aimais beaucoup son côté asocial. Elle n’aime pas les vernissages, les inaugurations, les moments officiels, même festifs. Elle est un peu fermée sur elle-même. Le départ de son compagnon et la découverte de sa maladie vont provoquer un grand changement chez elle. Dans Ma Vie sans moi, à l’annonce de sa maladie, le personnage d’Anne ne changeait pas, elle voulait juste faire des choses qu’elle n’a jamais faites. Chez Marta, le changement est intérieur, plus subtil.

Comment avez-vous travaillé la façon d’aborder le cancer ?

J’ai beaucoup parlé avec Michela Murgia qui est décédée d’un cancer du rein. On a suivi le protocole de sa chimiothérapie et son premier traitement consistait seulement à prendre des pilules. Au début, ça a très bien marché. Elle a cru être guérie… C’est un peu le même parcours pour Marta.

Marta (Alba Rohrwacher) retrouve l’appétit pour la vie / Photo : Noor films

Pouvez-vous nous parler de son ami coréen. Est-il né de votre imagination ?

Dans mon bureau à Barcelone, j’ai un picot — une figurine plate — en carton d’Agnès Varda, grandeur nature, et je parle beaucoup avec elle (rires). L’idée est venue en partie d’elle, ajoutée au fait aussi que Michela Murgia était fan de la culture coréenne. C’est donc un hommage à Michela et à Agnès.

Dans le film, un personnage dit :  « On est ce qu’on mange… » Est-ce que les cinéastes sont ce qu’ils voient ?

Les cinéastes sont les choses qu’ils voient et les choses qu’ils ne voient pas. Il y a beaucoup de choses dans le sac à dos du cinéaste : le théâtre, la danse, la peinture, la vie et même les conversations qu’on écoute dans les cafés… À mon âge, il y a beaucoup de choses même si j’essaie de m’en délester un peu. Je crois que maintenant, en tant que cinéaste, j’ai la volonté de montrer dans mes films toutes les choses qui ont marqué ma vie.

Vous avez la particularité de tourner dans des pays différents, l’Espagne, bien sûr mais aussi les États-Unis, le Canada, la France, l’Italie… Qu’apporte le fait d’ouvrir votre champ de vision ?

Il y a vingt ans, j’étais à Avignon avec Agnès Varda et elle m’a donné une boîte de calissons. Je ne suis pas pro calisson. Je trouve que c’est un peu lourd mais j’ai gardé la boite. Agnès m’a fait comprendre — maintenant, mieux qu’à l’époque —  le sens de la liberté. Une liberté que j’ai dans ma tête et dans mon coeur. Je n’ai jamais suivi les choses qu’on est censé aimer, filmer. J’ai fait mon premier film aux États-unis et tous mes amis me l’avaient déconseillé. Mais j’ai dit : pourquoi pas ? Et ce pourquoi pas, je me le dis tout le temps. Comme pourquoi pas aller tourner un film en Italie alors que je ne parle pas italien. Alors je me mets à apprendre l’italien.

Finalement, Trois Adieux est un éloge à la vie ?

Oui, le film nous recommande de ne pas nous perdre dans des angoisses inutiles. 

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