Ève Risser : « j’ai besoin d’avoir un orchestre sous les doigts »

photo : Marc Chesneau

C’est une traversée fiévreuse dans un désert rouge. Rouge comme la couleur de la terre malienne où elle a séjourné. Rouge (red) encore comme elle qualifie son nouveau Desert Orchestra avec qui elle joue vendredi 14 octobre au 106 à Rouen. Ève Risser, pianiste, compositrice et improvisatrice, interprète Eurythmia, titre de ce nouveau projet musical teinté de jazz et de musiques traditionnelles africaines. C’est percussif et ça groove. Entretien avec la musicienne.

Pour ce projet, vous avez créé le Red Desert Orchestra. Pourquoi cette couleur rouge est importante ?

Cette formation fait suite au White Desert Orchestra. Avec cette formation, les influences musicales étaient norvégiennes. J’adore la neige. J’avais envie de travailler cette fois-ci une partie plus solaire de la musique, plus rythmique. Quand je suis allée au Mali, j’ai vu que la terre était rouge. Cette couleur évoque les influences de l’Afrique de l’Ouest dans la musique.

Faites-vous des liens entre couleurs et sons ?

Non, pour moi, les sons se rapportent à des matières, qu’elles soient épaisses ou fines, liquides ou sèches. Je ressens des matières sonores et celles-ci peuvent entrer dans mon corps.

Comment s’est formé le Red Desert Orchestra ?

Il s’est formé à la suite du précédent. Je le voulais plus cristallin. Il était important de fonder un nouvel orchestre avec un autre goût musical à développer.

Comment avez-vous travaillé avec cette formation ?

Les interprètes des précédents orchestres avaient mon pedigree d’école. Avec cet orchestre, tout est surtout passé par l’oral. Je suis passée par une phase d’écriture et j’ai ensuite transmis aux musiciens. Beaucoup ne lisent pas la musique. C’était très intéressant. Il a fallu trouver des solutions collectivement. La musique, ce n’est pas uniquement du solfège mais une langue. Et on peut jouer avec gens qui ne parlent pas la même langue. Le papier est en fait une matière occidentale. En Afrique, les habitants ont une culture orale de malade. Cela m’a déplacé.

Vers où cela vous a-t-il emmené ?

J’avais envie de ce déplacement vers la danse, l’humour. Il y a eu aussi beaucoup d’échanges humainement. C’était davantage physique.

Quelle est la part d’improvisation dans ce projet Eurythmia ?

Il y a eu moins d’improvisation mais plus d’arrangements collectifs. C’était très vivant dans cette forme de transmission orale. Cela pallie à une absence d’improvisation. Cependant, cette notion d’improvisation est toujours relative.

Est-ce que la musique passe obligatoirement par l’écriture pour vous ?

Non, pas du tout. J’ai improvisé pendant des années et je me sers de l’improvisation pour écrire. D’abord, c’est une improvisation, comme quand on parle avec quelqu’un, ensuite j’écris la composition.

Pour ce travail, vous allez puiser dans différentes influences.

Au début, j’étais vraiment dans la matière sonore, dans la recherche. Ces dernières années, je me suis mélangée. Il y a eu plusieurs collaborations avec notamment des projets au théâtre. L’aspect spectacle est là. La musique devient tridimensionnelle avec la lumière et la mise en scène. La vie est longue. J’ai besoin de me frotter à de nouveaux challenge.

Comment prenez-vous en considération la dramaturgie ?

J’ai découvert la dramaturgie, la question temporelle, celle de la mise en scène. Je n’avais pas tous ces codes même si j’ai toujours eu un œil tridimensionnel et que je suis allée vers des musiciens touche-à-tout. C’était important afin de ne pas avoir des projets aux goûts trop fades. J’apprends la présence scénique. Je n’avais jusqu’alors jamais travaillé ce côté visuel puisque j’ai utilisé davantage mes oreilles. Je dois désormais représenter ce que je perçois avec mes oreilles. C’est un autre angle de vue. J’aime les choses multipliées.

Comme votre piano qui vous préparez ?

Oui, j’ai besoin d’avoir un orchestre sous mes doigts. J’adore cette conception : accumuler des couches qui agissent entre elles. J’adore la magie sonore. Quand je produis un son de pluie avec une mailloche, cela crée de la poésie. Et j’aime cette poésie-là. C’est un mélange de travail et de coquinerie.

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