Phia Ménard : « le seul moyen de détruire les frontières est de revenir à l’irrévérence de l’enfance »

Photo : Camille Delile

Les spectacles de Phia Ménard sont une suite d’interrogations sur le monde, sur le genre, le patriarcat, l’identité et les frontières. Au cœur, il y a toujours le corps, confronté aux éléments et autres matériaux. Au fil des créations, la performeuse, une femme engagée, a nourri son jonglage des autres disciplines du cirque, aussi du théâtre, de la danse et des arts plastiques. À partir du 14 octobre, elle présente trois pièces au Volcan au Havre. L’Après-Midi d’un foehn est un ballet aérien de sacs en plastiques colorés. Vortex est une histoire de résistance dans un milieu hostile. Dans ART. 13, en référence à l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme sur la libre circulation d’un État à un autre, Phia Ménard évoque les peurs et les violences. Entretien.

Dans les premières pièces, les éléments, comme l’eau et le vent, sous différentes formes, sont très présents. Pourquoi ?

Ils m’inspirent. Mon entrée dans l’art a été la jonglerie. C’est une relation à la gravitation, à la notion d’équilibre et de suspension. Quand j’ai voulu m’éloigner de la pratique virtuose, je me suis demandé comment avoir un dialogue entre le spectateur et moi. J’ai commencé à regarder les éléments comme une langue. S’il y a une langue, il y a une réalité, une compréhension, un partage d’expérience. C’est le choix que j’ai fait.

Pourtant, tous ces éléments sont instables.

C’est ce qui est intéressant. La virtuosité est en effet intéressante quand elle est contredite. Je vais chercher un élément dont je ne maîtrise pas la réaction. Donc je dois me demander comment faire. Cela ramène ainsi le corps humain à des situations de doute. Quant au spectateur, il est confronté à une aventure.

Votre objectif est de susciter un imaginaire, des sensations.

Bien sûr. Ce qui m’intéresse, c’est à quel endroit on projette le corps dans la bataille. Cela questionne l’empathie et met dans une sensation.

Vous êtes-vous écartée de la performance pour privilégier le propos ?

Cela va dans ce sens. J’écris parce que cela est nécessaire pour moi. Il y a des sujets auxquels je ne peux pas m’extraire. Je me questionne sur la société, sur ce que nous sommes et ce que nous faisons. Le but n’est pas de rechercher une position. Je ne veux pas être didactique mais plutôt éveiller le plus possible des désirs, amener à nous interroger ensemble afin que le sujet ne nous quitte pas à la fin du spectacle.

Comme dans ART.13 ?

On est typiquement là. C’est une de mes pièces qui a été la plus compliquée à écrire. Elle démarre par un sujet hautement sensible. Elle parle de frontières. Qu’est-ce une frontière lorsque l’on est comme moi blanche européenne, avec le bon passeport ? Comment évoquer les migrations ? Ce n’est pas un voyage pour les personnes qui partent.

Est-ce un témoignage ?

Non. Avec ma compagne, nous avons accueilli des mineurs isolés. J’ai tiré l’expérience de notre malaise d’Européens. J’ai vu des murs et des frontières tomber. Aujourd’hui, je vois des murs s’élever et des frontières se fermer. J’ai voulu regarder à un autre endroit. Celui de l’enfance, l’endroit de tous les possibles. Plus tard, nous sommes dans l’interdit. Le seul moyen de détruire les frontières est de revenir à l’irrévérence de l’enfance. Ce spectacle est comme une fable qui amène à cette question : pourquoi tous les écrits, bien pensés, ne sont pas appliqués ? Comme un enfant, je ne comprends pas.

Pourquoi le personnage dans ART.13 est masqué ?

Quand j’ai décidé d’écrire cette fable, je ne partais pas d’un point de vue neutre. La pièce commence avec ce corps allongé à terre. Ce qui fait référence au petit Aylan. Je lui offre ce voyage et un jardin. Ce corps sur scène est une chimère, un enfant qui a un costume de super héros.

ART.13 est la première pièce d’un nouveau cycle, Des Jardins et des ruines.

C’est la première pièce. Nous avons voulu contrôler la nature — ce qui est une expérience de domination — et cela nous amène à notre propre finitude. La nature est là mais ce sont les jardins de nos ruines.

Infos pratiques

  • Samedi 14 octobre à 15 heures : L’Après-Midi d’un foehn. Spectacle à partir de 4 ans. Durée : 38 minutes. Tarif : 5 €
  • Samedi 14, lundi 16 et mardi 17 octobre à 20 heures : Vortex. Durée : 1 heure. Tarifs : de 25 à 5 €
  • Mercredi 18 octobre à 19 heures : Aux arts, citoyens avec Phia Ménard et le psychanalyste Fabrice Bourlez. Entrée libre
  • Jeudi 19 octobre à 20 heures : ART. 13. Durée : 1 heure. Tarifs : de 25 à 5 €
  • Spectacles et rencontre au Volcan au Havre
  • Réservation au 02 35 19 10 20 ou sur www.levolcan.com
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