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Cécile Coulon : « le langage est à la fois une chance et un piège »

photo : Laura Stevens

Avec La Langue des choses cachées, Cécile Coulon plonge à nouveau dans les profondeurs de l’âme humaine, notamment la part la plus sombre. Dans ce roman, d’une poésie moderne, un jeune homme marche seul vers un village lointain pour aller soulager quelques blessures. C’est sa mère qui était jusqu’alors chargée de cette tache. Si le fils a toujours obéi et écouté ses conseils, il prend cette fois plusieurs libertés et va vivre une nuit étrange. Avant un jogging littéraire, la romancière propose mercredi 6 Juin à l’Historial Jeanne-d’Arc lors festival Terres de paroles une conférence TEDx pour revenir sur plusieurs années d’écriture. Entretien.

Vous avez choisi comme titre de votre roman, La Langue des choses cachées. Est-ce une langue qui peut aussi s’apprendre ?

Il peut y avoir plusieurs réponses à cette question. Je pense que cette langue peut s’apprendre. Elle reflète la capacité à être attentif ou attentive à la personne que l’on a en face de soi et qui ne dit pas tout.

Les non-dits sont des sujets récurrents dans la littérature.

Oui, s’il n’y avait pas de non-dits, il n’y aurait pas de littérature. La plupart des histoires se basent là-dessus. Nous avons tous besoin de secrets. Nous ne pouvons pas vivre sans. Il est vrai que, sans secrets, on vivrait bien mieux mais on s’ennuierait beaucoup. La littérature vient les défricher.

Les secrets sont difficiles à dire. Le sont-il tout autant à écrire ?

Les secrets sont plus beaucoup plus faciles à écrire qu’à dire. D’ailleurs, l’écriture, c’est un grand luxe. On suspend le temps. On peut écrire sur 100 pages, 400 pages, 1 000 pages. Peu importe. Cela demande bien évidemment du travail. Il faut être attentionné aux mots pour dire les choses parce que c’est difficile. Le langage est à la fois une chance et un piège.

Pourquoi ?

C’est une grande chance, pour tout romancier, d’avoir le vocabulaire incroyable de la langue française. Le piège, c’est son utilisation. Mon travail principal, ce n’est pas de raconter une histoire mais de bien raconter une histoire. Le style et la façon d’élaborer la chose sont très importants.

À quel moment s’imposent-ils ?

Concernant l’histoire, je sais ce que je veux raconter. Pour le reste, tout dépend du format. Pour ce roman qui fait 130 pages, le langage doit être très cohérent, rigoureux dans la voltige. C’est un exercice difficile mais très jouissif.

Est-ce que le lieu choisi, l’environnement qui vous entoure deviennent essentiel pour l’écriture ?

Oui. Pour ce roman, j’étais dans les Alpilles pendant l’été 2022. Des amis m’avaient prêté une maison. Avant ce moment-là, j’étais en Bretagne. J’ai écrit tous les jours, environ trois à quatre pages. En parallèle, je faisais beaucoup de course à pied. Le matin, je me levais et je partais courir. Cela a eu une influence sur la façon d’écrire. L’écriture est bien plus resserrée. Courir met le cerveau dans un autre état grâce aux endorphines. Après une course, vous êtes capable de tout. Là, j’avais l’impression d’être à ma place. J’avais hâte de me mettre à l’écriture. J’ai écrit ce roman d’une traite.

Dans ce livre, la nature est très présente. Elle peut être même un personnage de l’histoire.

Je ne sais pas écrire autrement. Comme dans les romans précédents, j’utilise les lieux qui sont loin des grandes villes, surtout la nature. Oui, elle est comme un personnage.

Il y a un autre personnage important. C’est celui de la mère qui est à la fois absent et très présent.

Je voulais faire de la mère un personnage physiquement absent qui incarne néanmoins beaucoup de choses. Cette mère, c’est le poids des ancêtres, d’un mentor, d’un professeur. Cela lui donne une certaine aura.

Au contraire, vous faites du fils un être fragile.

Il est en effet fragile. Il est jeune. Il a 20 ans. Il est fragile et on lui rappelle sans cesse sa fragilité. On lui dit par exemple qu’il n’a pas les bons gestes. Pour lui, c’est une sorte d’apprentissage. De cette histoire, il en ressort adulte.

Le prêtre a également une place importante.

Il est la mémoire vivante du village. C’est sa vocation. C’est un des personnages les plus importants. Il est à l’écoute de tout le monde.

Est-ce que La Langue des choses cachées est aussi une histoire de transmission ?

Pendant vingt ans, la mère a appris plusieurs éléments à son fils. C’est à lui maintenant de les mettre en œuvre. Il n’en est pas capable et il ne veut pas faire les mêmes choses. C’est tout le fil du texte. Il doit inventer pour dessiner son propre chemin.

Pourquoi les personnages n’ont pas de prénom ?

Comme je savais que le format du livre allait être court, je n’ai pas voulu m’embarrasser de ces béquilles. Je n’en avais pas besoin. De plus, des prénoms n’auraient pas fait avancer le récit. Cela permet aussi de découvrir le personnage au fil de la lecture. Comme j’ai pu le faire au fil de l’écriture.

Vous avez parlé de course pendant l’écriture de ce roman. Pendant le festival Terres de paroles, vous proposez un jogging littéraire. Y a-t-il un lien ?

C’est un lien que l’on peut faire. J’aime bien aussi proposer des moments de rencontre différents. Il y a plein de gens qui courent, préfèrent être en mouvement plutôt que de rester assis. Ce sont de chouettes moments très conviviaux. Quand on court, on fait tomber une sorte de quatrième mur. On a l’air débile dans un jogging ou un legging et tout le monde est au même niveau.

Dans le livre aussi, les personnages sont en mouvement. Le fils marche beaucoup.

Il ne fait que marcher. La meilleure façon de s’entraîner à courir, c’est de marcher. Faire de la randonnée, c’est génial.

Infos pratiques

  • Mercredi 5 juin à 19 heures à l’Historial Jeanne-d’Arc à Rouen. Rencontre-lecture avec François-Henri Désérable et Masa Zaher. Durée : 2 heures. Tarif : 8 €
  • Jeudi 6 juin à 10h30 à Rouen. Jogging littéraire sur 8 km. Durée : 2 heures. Tarif : 10 €
  • Réservation au 02 32 10 87 07 ou en ligne
  • Aller à la conférence en transport en commun avec le réseau Astuce