Le 106 a 15 ans et la salle de musiques actuelles à Rouen, inaugurée le 26 novembre 2010, fête ce bel âge vendredi 28 et samedi 29 novembre. Deux soirées pour retrouver seize artistes et groupes de la scène rouennaise : Louise Charbonnel, les Agamemnonz, Dye Crap, Gogojuice, jean, Voodoo May, Museau, Wax Tailor, Le Z, Wavepool, Tahiti 80, MNNQNS, Servo, No Terror In The Bang, Christine, Zadig. Pas d’anniversaire sans photos : Le 106 expose des images prises par le public pendant toutes ces années. Pour raviver encore quelques souvenirs, il a réalisé un best of de plusieurs interviews de Radio Lomax. Retour sur ces 15 ans avec le directeur du 106, Jean-Christophe Aplincourt.
Le 106 a 15 ans. A-t-il trouvé rapidement son point d’ancrage ?
Selon les statistiques, depuis 2023, les concerts du 106 affichent davantage complet. Il y a toujours un long processus d’appropriation, de création d’une communauté pour un projet comme celui-ci. Au 106, c’est une communauté heureuse et à géométrie variable. Nous avons une sorte d’effet contraire à la légende dépréciative qui disait que le public rouennais était froid. Nous faisons mentir cet adage ringard. Rouen est une des villes les plus dynamiques au niveau de l’achat de billets. Le public répond hyperpositivement et c’est joyeux.
Après ces années d’utilisation des locaux, est-ce que le bâtiment répond aux exigences d’une salle de musiques actuelles ?
Ce fut une belle aventure entre l’équipe de King Kong, qui se déplace pour les soirées d’anniversaire, et l’équipe du 106, encore embryonnaire, dans la conception du lieu. Nous en sommes sortis tous grandis. Il y a sûrement des petites choses critiques mais nous avons accueilli récemment le congrès du syndicat des musiques actuelles. Toutes les salles et les producteurs ont convergé vers le 106 et tout le monde a convenu que le lieu tenait sur la durée. Le 106 n’est pas une salle usée. Elle a été bien pensée. Elle est robuste d’un point de vue de sa conception et de sa construction. Avoir une grande salle et un club permet d’avoir une économie stable. Nous ne sommes pas en autosuffisance mais le système est solide.
Le 106 est donc une salle qui va bien.
Oui, on peut dire cela. Elle est en bonne forme.
Et ce, malgré quelques tempêtes comme la crise sanitaire, l’incendie de Lubrizol…
Ce sont des facteurs de stress qui ont existé et nous ont touchés. D’une certaine manière, j’ai l’impression que cela a rendu le caractère encore plus nécessaire de ce que l’on fait. Dans un pays démocratique avec une vie culturelle et une situation pacifique, un moment de crise peut malmener une homogénéité mais ça résiste.
Depuis l’ouverture du 106, il s’est donc passé quinze années. Le monde des musiques actuelles a beaucoup changé.
On constate un grand phénomène de dématérialisation avec l’arrivée des plateformes et maintenant l’intelligence artificielle. Ce sont des facteurs de mutations de la musique qui ne sont pas tous positifs. Il va falloir des contrepouvoirs à ce système. Nous devons représenter une sorte d’alternative.
Comment faire face à quelques géants qui peuvent contrôler toute la chaîne ?
Cela ne nous touche pas encore aussi fort qu’en Angleterre ou aux États-Unis. Il y a des conglomérats qui créent des situations de domination du marché avec le risque de monopole et de phénomène de concentration. La densité du réseau des lieux de musiques actuelles en France a permis de construire une économie indépendante. Il y a de la pluralité. Par exemple, nous avons mis au point un système coopératif de billetterie, SoTicket, qui est performant, pas coûteux et respectueux des spectateurs. Il existe une coopération entre les lieux. Nous organisons notre résistance. Il y a aussi une histoire commune avec les producteurs. Nous sommes dans une dynamique depuis les années 1980 après la création du Confort moderne à Poitiers. Depuis, d’autres salles ont été ouvertes en France. Le modèle a essaimé et a permis de construire un réseau enviable. Nous sommes dans l’interdépendance. Ce qui est mieux que l’indépendance ou encore l’isolement. Et ce système est autonome.
Pendant ces quinze années, le paysage musical de la région a aussi beaucoup changé.
La région est devenue aussi la Normandie. Elle s’est mieux dotée. Ce maillage s’est appliqué à la région. C’est un facteur, plus de dynamisation que de concurrence, qui est bénéfique pour tout le monde. Avec en premier lieu Norma, né de la fusion de RMAN (réseau des musiques actuelles en Normandie, ndlr) et le FAR.
Le public a vu arriver de nouveaux groupes.
Je ne veux pas nous attribuer tout le mérite mais, à partir du moment où, sur un territoire, on fait en sorte que des personnes s’intéressent à la musique, il y a des espaces pour les musiciens. Le 106 fait partie d’un tout dans un contexte favorable. Nous entretenons cet écosystème où les musiciens peuvent construire des parcours. Et des parcours réussis d’amateurs qui deviennent des techniciens, puis des professionnels. C’est tout un cursus.
Le dispositif du parrainage du 106 est un élément favorisant l’émergence de nouveaux groupes.
En trente ans, la musique française a atteint un niveau inégalé. Il y a des projets comparables aux projets anglo-saxons à des hauts niveaux. Et on le constate au niveau local. Une qualification s’est produite. À Rouen, l’histoire est connue depuis les Dogs et les Olivensteins. Il y a aujourd’hui des groupes très bien en chanson, en rap, en électro… Désormais, le territoire est émetteur et récepteur. Chaque année, un artiste de Rouen est mis en avant. Avant, c’était un privilège des plus grandes villes comme Bordeaux, Nantes ou Rennes. Rouen est une ville rayonnante et les artistes sont remarqués.
Quelle est la place des femmes ?
Leur place progresse. Nous constatons tout d’abord une mixité dans le public. C’est une révolution sur ces trente dernières années. Nous sommes quand même partis d’un truc très masculin. Je me souviens à l’Abordage, il y avait 10% de filles dans les concerts. Elles se sentent bien dans la salle et j’en suis très content. À côté de cela, il y a un progrès dans les programmations avec 35 % de femmes. C’est un sujet que nous avons en tête. Il existe peu de groupes totalement féminins. Il peut y avoir une femme dans un groupe masculin ou une femme avec des musiciens.
Sont-elles présentes dans les studios de répétition ?
Peu, seulement 15 % des femmes qui pratiquent la musique viennent dans les studios.
Les 15 ans du 106 se fêtent avec les groupes locaux. Pourquoi ce choix ?
Cela avait beaucoup plus de sens de mettre en avant la scène locale. Ce que nous faisons tout le temps. Nous avons voulu mettre en scène ces artistes d’aujourd’hui et aussi rendre un hommage à un héritage. Chacun a invité un artiste d’une autre génération. C’est la longue histoire de la musique.
Le public aussi est mis à l’honneur à travers une exposition de photos.
Nous avons demandé aux spectateurs ce qui les a émus. C’est une parole intime. Il y a aussi un livre avec des témoignages sur ces quinze années qui sont des regards croisés. C’est une histoire chorale.
Comment imaginer les prochaines années ?
Si nous regardons un peu le passé, c’est pour mieux se projeter. Qu’est-ce que tout cela permet pour les équipes qui viendront ensuite ? Une salle n’est pas une boîte fermée sur elle-même. C’est un lieu de transformation de la société, du monde, de la vie locale. Nous allons continuer à agir dans le territoire. En 2025, nous atteindrons les 59 000 entrées, sans compter le festival Rush et les actions culturelles. Notre ambition est d’aller toucher celles et ceux qui sont hors de cette communauté, de donner un sentiment de bien-être, d’élargir les publics, de continuer à être un lieu de fabrication de la musique et d’interaction entre les musiciens. La scène rouennaise fructifie encore.
Infos pratiques
- Vendredi 28 et samedi 29 novembre à 19 heures au 106 à Rouen
- Aller au concert en transport en commun avec le réseau Astuce
