Tiago Rodrigues : « le théâtre est l’avocat de la mémoire »

Photo : Christophe Raynaud de Lage

L’amour et la perte d’un amour traversent les deux pièces de Tiago Rodrigues. La première, Chœur des amants, présentée samedi 24 janvier à la scène nationale de Dieppe, réunit une femme et un homme racontant une même histoire. Mais à chacun sa réalité pour évoquer le moment d’une crise. Écrit en 2006 pour des interprètes portugais, l’auteur et metteur en scène, directeur du festival d’Avignon, a ajouté une nouvelle partition à ce Chœur des amants. La Distance, c’est celle qui sépare un père et de sa fille, partie vivre sur Mars parce qu’il n’y a plus d’avenir possible sur la Terre. Alison Deschamps et Adama Diop jouent cette pièce d’anticipation les 3 et 4 février au Volcan au Havre. Un spectacle de Tiago Rodrigues est toujours un événement. Son théâtre est d’une grande acuité, d’une poésie joyeuse et mélancolique portée par une mise en scène subtile et sensible. Entretien avec Tiago Rodrigues.

Deux pièces de théâtre sont présentées en Normandie : Chœur des amants à la scène nationale de Dieppe et La Distance au Volcan au Havre. Comme dans des pièces précédentes revient cette thématique de la fragilité des liens. Pourquoi ?

C’est vrai, c’est une thématique que j’aborde depuis longtemps. Chœur des amants est ma première pièce pour le théâtre. Elle a été écrite il y a maintenant vingt ans. La Distance est la plus récente puisqu’elle a été écrite pendant l’été 2025. Les deux pièces ont en effet en commun la vulnérabilité des liens comme une forme de beauté de l’humanité que je tiens encore à partager dans une société qui opprime et privilégie la force et la puissance brutale. J’aime cette idée de la puissance d’une humanité à travers le dialogue et l’écoute. Cela nous lie.

Vous revenez sur un autre sujet : la finitude.

Oui, il y a un rapport à la finitude des histoires, de la vie… Cela a un lien avec une idée de l’avenir, d’une menace de l’avenir. Que deviendrons-nous ? Je m’appuie sur la connaissance du passé pour parler du présent et imaginer l’avenir. Le théâtre est un geste qui touche en fait trois temps.

Vous évoquez le temps. Dans Chœur des amants, les personnages répètent : on a le temps. Dans La Distance, il n’y a plus le temps pour la jeune femme.

Dans Chœur des amants, le couple parle de changements qu’il traverse. Des changements qui sont nécessaires pour préserver son bonheur. Il y a néanmoins un dilemme. Le temps nous échappe pour tout ce que nous voulons changer dans nos vies. Il faut décider que nous avons le temps pour changer quoi que ce soit. Dans La Distance, c’est vrai, le changement a eu lieu. La fille a pris une décision radicale. C’est un abandon, un renoncement à l’amour de son père. C’est un changement qui ne laisse plus le temps de vivre ensemble. Elle laisse son père qui, lui, va devoir vivre une évolution dans l’accompagnement de sa fille. Parfois, il arrive aussi qu’un père et sa fille habitent sur un même palier mais sur deux planètes différentes. C’est une métaphore de la distance.

La ressentez-vous aussi ?

Je ressens souvent cette distance. J’ai migré en France il y a trois ans alors que la majorité de ma famille et de mes amis sont au Portugal. Paradoxalement, cette distance peut rapprocher sentimentalement. On se dit les choses que l’on ne s’est jamais dit jusqu’alors. Dans La Distance, c’est inéluctable. Le père et sa fille sont séparés pour ne plus se revoir.

Est-ce qu’il y a la crainte de perdre un amour ?

Un amour ne se perd jamais. On peut perdre les gens mais pas l’amour. Il s’évanouit avec nous.

D’où est venu ce souhait de reprendre votre première pièce, Chœur des amants ?

J’avais envie de repartager ce texte avec des comédiens en France, avec David Geselson et Alma Palacios. J’avais cette envie d’écrire la continuation des deux personnages et d’une histoire. Cela a été une rencontre avec des personnages et avec moi-même, un dialogue avec mon écriture. Il y a vingt ans, j’avais pris le risque d’écrire pour le théâtre, de sauter dans le vide. Là, c’était la rencontre avec un auteur plutôt jeune qui manquait d’expérience mais qui était dans une urgence. Monter une pièce est entouré d’incertitudes. On se demande pourquoi on le fait. J’ai entamé un apprentissage de dialogue avec moi-même. Reprendre ce texte m’a permis de réfléchir sur le temps de la vie, de l’artiste, sur la vie des personnages. Je me suis interrogé : y a-t-il une urgence à faire du théâtre ? Ma réponse a été : oui !

Dans La Distance, ce monde des oubliants, quelle est la place du théâtre ?

Dans le monde de ceux qui décident d’oublier, il n’y a plus de théâtre possible. Dans notre monde, tant qu’il y a aura des humains, il y a aura du théâtre. Le théâtre est l’avocat de la mémoire. Il n’y a pas de théâtre sans mémoire. C’est un geste du présent.

Qu’est-ce qui vous a amené à mener une réflexion sur le conflit entre générations ?

Il y a une amitié entre Adama Diop et moi. Après La Cerisaie, nous nous sommes demandé ce que nous pourrions faire ensemble. Lui aussi s’intéresse à la transmission aux nouvelles générations. Il est enseignant et a ouvert une école à Dakar au Sénégal. Moi aussi, je suis attaché au partage avec les jeunes générations. Nous sommes également tous les deux des pères. Nous avons des enfants d’âges différents et nous nous préoccupons de leur avenir. Aujourd’hui, nous savons, selon les prévisions scientifiques, que la vie des nouvelles générations sera pire que la nôtre. Ce ne seront pas les premières parce qu’il y a eu les guerres mais l’aspiration à vivre mieux était là. Notre lucidité et les menaces sur la démocratie nous mènent à croire que ce sera pire. Dans cinquante ans, l’idée de l’espoir ne sera plus le même. Alors, peut-être faut-il oublier l’expérience humaine, reprendre du début. Dans La Distance, la jeune fille ne veut plus changer le monde. Elle veut changer de monde. Elle renonce. C’est très effrayant parce que c’est sa seule forme d’espoir. La dystopie nous mène à imaginer la coupure de tous les liens.

Qu’est-ce qui vous donne encore espoir aujourd’hui ?

C’est le théâtre. Je fais du théâtre avec parfois des degrés de pessimisme. Comme dans la tragédie grecque. Je mets le pessimisme dans le théâtre pour garder l’optimisme dans la vie.

Infos pratiques

  • Chœur des amants : samedi 24 janvier à 20 heures à la scène nationale à Dieppe. Durée : 50 minutes. Tarifs : de 25 à 12 €. Réservation au 02 35 82 04 43 ou en ligne
  • La Distance : mardi 2 février à 20 heures, mercredi 3 février à 19 heures au Volcan au Havre. Durée : 1h25. Tarifs : 25 €, 22 €. Réservation au 02 35 19 10 20 ou en ligne

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