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Richard Gaitet : « faire son ménage chez soi, c’est de gauche »

Photo : Bertrand Gaudillère

Dans ces deux derniers ouvrages, Richard Gaitet parle d’aventures. La première s’adresse aux enfants. Le romancier évoque les bouleversements climatiques et interroge les actions militantes dans Les Ours blancs ne perdent pas le nord, un livre illustré par Anne-Hélène Dubray. La Terre ne tourne plus rond et la banquise d’Ob, l’ours blanc à lunettes, autant accablé que timide, fond de plus en plus rapidement. L’animal va trouver en Kara, une jeune inuite, une fille révoltée prête à se battre contre une bande d’hommes cupides pour sauver la planète. La deuxième aventure, c’est Comme Un Malpropre. Elle emmène dans l’appartement de Gary. Le ménage s’effectue de fond en combles dans toutes les pièces et dans la tête d’un quadragénaire amoureux. Le style de Richard Gaitet est toujours coloré et empreint d’humour. L’auteur, également le créateur et la voix de Bookmakers sur Arte radio, vient parler de ces deux livres mercredi 27 mai à Rouen lors du festival Terres de paroles. Entretien.

Dans Les ours blancs ne perdent pas le nord, vous commencez les chapitres avec quelques réflexions bien pensées. Notamment, celle-ci : la sieste peut sauver le monde. Pourquoi ?

C’est peut-être ma plus grande idée politique. Les puissants de ce monde ne sont pas à la hauteur de la catastrophe internationale en cours. Il y a une sorte de certitude. Tout va de plus en plus mal au niveau environnemental, économique ou politique. Face à ce chaos d’inégalités dévastatrices, on peut déjà, à son échelle individuelle et quotidienne, essayer de ne pas faire de mal, ni aux autres, ni à ce qui nous entoure. Ne pas polluer, ne pas violenter. Ne pas blesser. Et lorsque l’on dort, on ne blesse personne.

Vous vous adressez aux enfants pour parler de réchauffement climatique.

Une amie dessinatrice, Nazheli Perrot, m’a proposé un jour d’écrire un livre pour la jeunesse. En cherchant un sujet m’est revenue en tête cette photo que j’ai prise au zoo de Mexico : celle d’un ours polaire qui crevait de chaud sur son rocher en plastique. Que faisait-il ici ? Pourquoi l’avoir privé de son environnement naturel pour le faire vivre dans des conditions si absurdes, au Mexique ? Si je dois m’adresser aux enfants, mieux vaut leur transmettre des outils pour aiguiser leur esprit critique et des valeurs de protection, de solidarité, de générosité, de résistance et non pas ces logiques de domination, d’agression, d’injustice. Il est capital — d’essayer — d’enrayer cette machine qui détruit tout. Pour moi, cela valait le coup de consacrer quatre années à un tel projet. Ce fut un véritable apprentissage..

Ob démarre pourtant l’aventure complètement découragé.

Il est dans la sidération, comme beaucoup d’entre nous face à l’effondrement climatique. Pour ce jeune ours, impossible de stopper cette machine de mort. Nous l’avons vu au lendemain des confinements : après un bref espoir dû au ralentissement des activités humaines, tissé d’une certaine prise de conscience, rien n’a changé – et c’est même encore pire. Néanmoins, cet ours myope et maladroit va comprendre qu’il a quand même une carte à jouer. Il peut faire quelque chose de son énergie. C’est mon optimisme qui reprend toujours le dessus.

Ob fait une belle rencontre avec Kara, une fille de 10 ans très déterminée. Avez-vous pensé à des militantes en particulier ?

Je suis positivement stupéfait par toutes les Kara du monde. Vu le nombre de héros qui pullulent dans la fiction depuis des siècles, j’ai d’abord pensé que ce serait bien d’avoir une héroïne. Au cours de l’écriture, j’ai vu arriver la jeune activiste suédoise Greta Thunberg et tout le mouvement qu’elle a réussi à entraîner à la suite d’une simple grève dans son lycée pour protester contre l’inaction de son gouvernement en matière d’écologie. C’est un modèle, à bien des égards.

Dans ce livre, il est aussi question de la façon de porter un combat.

Mes personnages passent une bonne moitié de leur temps à se réunir pour chercher, en dialoguant, en s’engueulant, des solutions aux dangers qui les menacent. C’est comme le mouvement Nuit Debout, dans une région où la nuit dure six mois ! Comment faire de la politique aujourd’hui ? Déjà, peut-être, en renonçant au culte du chef, de l’homme providentiel, en misant sur le collectif et la complémentarité des savoirs ou des techniques. Cela renvoie à la question de notre place dans le monde. Il faut être ensemble, se donner les moyens de proposer une alternative à la politique qui dicte et façonne nos vies fragiles

Dans ce texte, vous jouez toujours autant avec les mots.

C’est un trouble neurologique, je le crains : je fais des jeux de mots à longueur de journée et parfois, il faut que je me retienne. J’ai une grande joie à manipuler le langage. C’est pour moi une matière sensuelle, qu’il faut mettre en lumière. Vive les allitérations !

Dans Comme Un Malpropre, votre dernier roman, on retrouve votre style. Cette fois, l’aventure est plus intime.

Je vivais un chagrin. Mon amoureuse était partie au prétexte de la pagaille qui régnait dans mon appartement. Cette situation était à la fois pathétique et drôle. C’est une véritable exploration, doublement intérieure — existentielle et domestique. Après avoir tout rangé, j’ai redécouvert ma tanière. Il y avait là une histoire à raconter. Un témoignage à apporter sur les hommes et l’hygiène. Tout – ou presque – est vrai.

Vous pointez du doigt le système patriarcal qui n’incite guère les garçons à faire le ménage.

Oui, on a un problème d’éducation. Mon père ne participe jamais aux tâches ménagères, comme son père avant lui, et ne m’a donc jamais appris à nettoyer un sol, à passer l’aspirateur, à faire la poussière, à ranger ma chambre ou la cuisine. Ma mère non plus, d’ailleurs. Je ne leur en veux pas : tous deux sont le produit d’un système machiste qui consiste à dire ou à sous-entendre aux hommes : « Surtout ne fais rien ! Ne nettoie pas les toilettes ! Ne fais pas la vaisselle ! Ne lave pas ton linge ! Les femmes vont s’en occuper. » Longtemps, je me contentais, en vivant seul, d’un strict minimum. Mais ce minimum finit par poser d’étranges questions, un peu gênantes : est-ce un refus de grandir ? Si je n’apprends pas ces gestes élémentaires, universels, est-ce que je vaux mieux que mon père ? Ce livre est le récit d’une transition. Je ne veux pas revenir au vieux garçon d’avant. Je me suis interrogé aussi – une heure, environ – sur le fait d’avoir recours à une femme de ménage, puis j’ai réalisé que, non, en fait, c’est indigne. C’est à moi – et à moi seul – de nettoyer mes saletés. Car employer femme de ménage, c’est encore reproduire une logique de domination – et cela, très souvent, à l’égard d’une femme, souvent plus âgée que moi, souvent issue de l’immigration. C’est inadmissible, quand on y pense. Faire son ménage, c’est une façon quotidienne d’être de gauche, en quelque sorte..

Dans chaque pièce, vous abordez des souvenirs spécifiques. Est-ce que l’on pense différemment dans son salon et dans sa salle de bains ?

J’aime cette idée. Je n’y ai pas pensé en écrivant. Les objets qui meublent chaque pièce racontent des sentiments, des choix, des gestes, des situations vécues. Disons que je ne suis pas exactement le même dans la cuisine, le salon ou la salle de bain. Votre question est vertigineuse : est-ce qu’on pense mieux au lit, ou avec un peu d’eau sur la tête ?

Est-ce que votre appartement est toujours aussi bien rangé après votre premier grand nettoyage qui dura dix jours, pour ranger seulement 36 mètres carrés ?
Oui, et ça fait du bien. C’était bien le bordel et j’étais désespéré au moment de m’y mettre. J’ai compris, enfin, une chose simple. C’est comme l’écriture : si on prend un peu de temps chaque jour, ça semble moins insurmontable.

Infos pratiques

  • Mercredi 27 mai à 10h30 à la libraire Pagaille à Rouen. Gratuit
  • Mercredi 27 mai à 12h30 à La Baraque à Rouen. Tarif : 10 €
  • Réservation en ligne
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