On connaît Bertrand Usclat depuis 2018, en tant que créateur et interprète de la série Broute, format court parodiant le média en ligne Brut pour parler de faits de société de façon humoristique,mais aussi parfois engagée. Aujourd’hui, c’est seulement derrière la caméra qu’on le retrouve associé à Martin Darondeau, co-auteur de Broute et réalisateur de quelques épisodes, pour nous proposer De La Comédie-Française, le film de l’été qu’on vous recommande vivement. Ce film subtil, intelligent, drôle, montre combien les acteurs de la Comédie-Française savent faire preuve d’autodérision. La preuve avec Pauline Clément (déjà très investie dans Broute), Laurent Stocker, Guillaume Gallienne, Julien Frison, Marina Hans, Danièle Lebrun, Elissa Alloula, entre bien d’autres …
Secondés au scénario par Pauline Clément et Clémence Dargent, Bertrand Usclat et Martin Darondeau filment la course contre la montre que vit Nina (Pauline Clément) trois heures avant la première de Macbeth de Shakespeare qu’elle met en scène à la Comédie-Française. Malheureusement, pour sa première grande première, rien ne va se passer comme prévu : badge oublié qui lui interdit l’entrée dans les locaux, retards des uns et stress des autres, absence d’une actrice, problèmes d’égo et soucis techniques… Rien ne va plus. Pourtant, la règle d’or de la Comédie-Française étant de ne jamais annuler une représentation, toute la troupe va devoir se serrer les coudes pour aller jusqu’au bout.
Ce film avait-il pour but de montrer qu’à la Comédie-Française, on ne se prend pas au sérieux autant qu’on pourrait le croire ?
Martin Darondeau : C’est exactement ça. En côtoyant plusieurs acteurs de la Comédie-Française, avec Bertrand, on savait que c’était des immenses comédiens sachant livrer de grands textes, mais que c’était aussi des gens comme tout le monde qui peuvent regarder le foot ou jouer au poker en coulisses ; tout en gérant leurs gamins, leur vie privée. On voulait raconter leur normalité, leur quotidienneté mais aussi tous les problèmes qui peuvent leur arriver dans le cadre très rigide de la Comédie-Française.
A quel moment l’idée s’est-elle concrétisée?
Martin Darondeau : D’abord Bertrand Schaaf, directeur de production, a demandé à Pauline de penser à un format court autour de la Comédie-Française. Tous les trois, on a donc réfléchi à une série. Pendant un an, on est allé interroger les comédiens, pensionnaires et sociétaires, pour s’imprégner du lieu et de leur travail. Malheureusement, les chaînes trouvaient le projet trop élitiste. Finalement, ce sont nos producteurs, Mathieu et Thomas Verhaeghe, qui nous ont proposé d’en faire un film.
Votre projet a-t-il été reçu avec enthousiasme ou inquiétude par les titulaires de la Comédie-Française ?
Martin Darondeau : On a eu la chance d’avoir une bonne étoile en la personne d’Éric Ruf, l’ancien administrateur de la Comédie-Française, qui avait confiance en nous. Et puis, Pauline Clément a réussi à convaincre le comité réunissant dix délégués des sociétaires à lancer ce projet alors qu’il n’était pas encore écrit. On peut dire que nous avons été bien reçus.
Votre film s’apparente à une sorte de contre-la-montre rythmé par une musique qui donne l’effet d’un chronomètre. Sur quelles références vous êtes-vous appuyés ?
Bertrand Usclat : On a vite pensé à Cédric Klapisch doué pour faire vivre des fantômes (ici c’est le fantôme de Molière (Benjamin Laverne) qui nous apparaît, ndlr), à Ça tourne à Manhattan (de Tom DiCillo, ndlr), parce que ça parle du métier, même si on ne voulait pas s’adresser qu’aux gens qui s’intéressent au théâtre, mais parler à tout le monde. On a aussi beaucoup pensé à Birdman (d’Alejandro González Iñárritu, ndlr). Pour la notion de compte à rebours, on avait en tête (Le Sens de la fête d’Éric Toledano et Olivier Nakache, ndlr). Il y a un mariage qui va arriver, il faut s’y préparer pour que tout se passe bien…
Quelle a été votre plus grande contrainte ?
Martin Darondeau : Le temps. On était en février 2025 et le tournage ne pouvait se faire qu’en juin, seule disponibilité pour jouer dans la grande salle Richelieu. On n’avait donc que deux mois pour écrire et trois semaines pour tourner…
Pourquoi avoir choisi une représentation de Macbeth ?
Martin Darondeau : Notre film est une comédie, Il nous fallait une pièce rigide pour créer un décalage. Macbeth est peut-être la pièce la plus noire et la plus difficile de Shakespeare. En plus, elle est considérée comme la pièce maudite et ça nous faisait rire en raison de toutes les péripéties auxquelles Nina doit faire face avant le lever de rideau.
Comment avez-vous choisi les corps de métiers auxquels vous rendez hommage à votre manière ?
Martin Darondeau : En nous amusant… Par exemple, le trait de caractère de la costumière sans filtre nous faisait beaucoup rire, comme le régisseur qui explique toujours tout en long et en large, c’est un personnage qu’on a déjà croisé au théâtre. On a bien sûr pensé aux postes très proches des acteurs, les maquilleuses,… Les autres, comme le gardien, sont venus très naturellement.
Et finalement, il y a très peu le public…
Bertrand Usclat : On le voit à la fin, mais il est représenté par la pression qui pèse sur les épaules de Nina, c’est une espèce de monstre qui nous regarde mais qui n’a pas de consistance en tant que telle.
Et une pression supplémentaire avec l’annonce de la venue de la ministre de la Culture qui ressemble étonnamment à Rachida Dati…
Martin Darondeau : « C’est vous qui le dites (rire)… »
Bertrand Usclat : Il faut dire que Pauline nous menaçait que quitter le film si Françoise Gillard n’avait pas le rôle (rire).
Martin Darondeau : La parodier n’était pas notre but. D’ailleurs, le film n’est pas franchement daté. Regardez, aujourd’hui, elle n’est plus ministre…
Bertrand Usclat : En fait, on voulait remettre un coup de pression sur les épaules de Nina en ajoutant un caractère institutionnel. C’est une façon de montrer à quel point le trac monte face à un public lambda, et combien il augmente avec les enjeux politiques, ce qui arrive souvent à la Comédie-Française. Mais on s’est aussi amusé à mettre la mère de Nina dans le public, ce qui lui faire peur plus que tout…
Martin Darondeau : Quant à nos personnages, on a également pensé à mettre une occasionnelle, avec la maquilleuse. Extérieure à l’institution, elle découvre cet endroit et va devoir en comprendre les codes. Elle est un peu les yeux de tout le monde.
Les caméras se faufilent partout, dans la salle de spectacles, les loges, l’entrée, les coulisses. Le lieu lui-même est un personnage du film…
Bertrand Usclat : Oui, et à notre grand désarroi, il y avait beaucoup plus à montrer (rire). On a fait une énorme visite de la Comédie-Française : les nombreux salons, l’atelier de construction des décors jusqu’aux galeries souterraines sous le bâtiment reliées au ministère de la Culture. Il a fallu choisir en donnant priorité au fonctionnel, c’est-à-dire la salle Richelieu, les coulisses, l’atelier de couture et bien entendu la cantine pour bien montrer que c’est une institution mais aussi une entreprise comme n’importe quelle boite avec des gens qui ont besoin de déjeuner le midi.
Bertrand, vous jouez dans Brout, pourquoi pas dans ce film ?
Bertrand Usclat : Parce que je ne joue pas à la Comédie-Française.
Martin Darondeau : C’était une vraie volonté depuis le début : que tous les acteurs du film soit de la Comédie-Française, du premier rôle tenu par Pauline Clément, à l’ouvreuse, Julie Sicard, qui n’a qu’une mini scène, en passant par le fantôme de Molière, Benjamin Laverne, le gardien, Guillaume Gallienne ou encore l’homme dans l’ascenseur, Éric Ruf…
Certains ont-ils boudé l’expérience?
Bertrand Usclat : On a eu la chance de n’avoir aucun refus sur le script. C’est d’ailleurs ce qui l’a emmené plus haut que prévu car dès lors les financements sont venus très vite. Ça nous a donné beaucoup confiance. Laurent Stocker voulait en être quoi qu’il arrive. Guillaume Gallienne nous a dit : « Je ne lis pas et je suis prêt à le faire, mais ça ne peut être que le 16 juin, les autres jours, je ne suis pas libre… » Ça a été aussi un casse-tête avec Benjamin Laverne mais on a réussi à décaler le planning. Marina Hans a annulé ses vacances pour jouer avec nous. Finalement, on a eu zéro problèmes avec le casting.

- De la Comédie française de Martin Darondeau et Bertrand Usclat (France, 1h12) avec Pauline Clément, Laurent Stocker, Julien Frison…
