# 9 / Les arts de la rue sont privés de leur espace de création

par | 2 avril 2020 | covid-19, Dossiers

Avec le printemps commence la saison des arts de la rue. Les premiers festivals sont annulés. Les compagnies pensent qu’elles ne seront jamais prêtes pour créer leur nouveau spectacle. Ce monde artistique, déjà très fragile, est très inquiet. Témoignage d’Anne Le Goff, directrice de l’Atelier 231 et du festival Viva Cité à Sotteville-lès-Rouen, et d’Amélie Clément, directrice de la compagnie du Ballon vert à Caen.

La crise du printemps et de l’été 2003 est encore dans toutes les têtes, tant elle a eu des conséquences terribles. Souvenez-vous : deux syndicats, la CFDT et le MEDEF, durcissent, avec l’aval du gouvernement Raffarin, les conditions d’entrée dans le régime de l’intermittence. Ce qui provoque une véritable tempête dans le secteur culturel avec des nombreux festivals annulés. « L’impact sur les arts de la rue a été considérable, rappelle Anne Le Goff. On a mis quatre à cinq ans pour s’en relever. Il y a eu des répercussions sur les programmations jusqu’en 2007. Certaines compagnies ne s’en sont jamais remises ».

C’est un même scénario que redoutent aujourd’hui les festivals et les compagnies des arts de la rue. La pandémie du Covid-19 arrive au moment où la saison commence. Une saison qui est toujours très courte. « Il y a peu de fenêtres pour que les compagnies montrent leur travail. Quand la vitalité artistique est abîmée, c’est compliqué. Il y aura un impact forcément », commente Anne Le Goff. Amélie Clément en est déjà persuadée : « la mécanique du report, je n’y crois pas. Nous allons alors être impacts pendant deux ou trois saisons ».

Les créations en suspens

Le monde des arts de la rue présente plusieurs problématiques. Il y a tout d’abord, comme tous les artistes, « la difficulté de travailler, de créer », remarque Anne Le Goff. L’Atelier 231 a fermé ses portes avec la compagnie Oposito. « Nous nous sommes quittés sur un chant a cappella. Sa résidence s’est arrêtée brutalement ». Dix équipes artistiques sont attendues au milieu du printemps pour écrire leur spectacle. Certaines doivent venir d’Italie, du Kosovo, de la République tchèque… Pas sûr que les frontières soient rouvertes.

Amélie Clément avait planifié le début du travail de sa nouvelle création le 16 mars. « Nous étions partis pour 5 semaines de répétition et de résidence. Les décors étaient dans les premières phases de construction. Aujourd’hui, la costumière ne peut pas travailler. Plus tard, nous devions aussi répéter dans l’est de la France. Sur les 13 semaines, nous en perdons 8. Il m’est impossible de sortir la création cette année ». Autre souci : la confrontation au public. « Au début de chaque tournée, nous sommes encore en travail. Les spectacles s’écrivent encore beaucoup parce que l’on ne contrôle les réactions des spectateurs, le vent… Les 5 ou 6 premières dates sont très importantes ».

Dans les territoires

A cela s’ajoute un problème spécifique : « le côté opérationnel des villes, toujours très impliquées dans les événements, indique la directrice de l’Atelier 231. Tous les équipements des villes ne fonctionnent pas. Comme les bâtiments publics, les écoles, les lycées qui nous accueillent. On ne sait ce qui va en être au moment du déconfinement. Il y aura une adaptabilité possible ». Pour les compagnies, il est impossible d’effectuer un travail de repérage dans l’espace public.

Les arts de la rue mènent enfin des projets de territoire avec des actions culturelles à long terme. Plusieurs chantiers artistiques sont en cours dans les établissements scolaires. « On ne peut pas oublier tout ce travail effectuer. Ce sont aussi des sources de revenus. Nous avions encore des actions dans les collèges mi-mai. Il sera difficile de les maintenir parce que des hiérarchisations des priorités vont se poser. Ce que nous comprenons très bien », explique Anne Le Goff. 

“De la ressource”

Pour la plupart des compagnies des arts de la rue, les créations s’écrivent avec les habitants. « Nous y sommes très attachés ». Amélie Clément a entamé un travail il y a un an et demi. « Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’abandonner les gens. C’est douloureux et frustrant de devoir arrêter. Il faut tout repenser. Nous étions partis sur une déambulation de nuit sur la déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1848. On invente des tutos pour inviter à fabriquer des lanternes chez soi. Mais tout le monde ne vit pas de manière dématérialisée ».

Le monde des arts de la rue, déjà très fragile, se trouve à nouveau déstabilisé. Anne Le Goff veut cependant voir la bouteille à moitié pleine. « Les artistes sont mobilisés. Le secteur est dans l’idée d’innover. Il pense. Il crée. Il garde une forme de vitalité. Il a de la ressource ». Les premiers festivals ont déjà annoncé des annulations. Pour Viva Cité, la directrice se « donne encore 15 jours pour y voir un peu plus clair. C’est difficile parce que tout est changeant rapidement. Nous sommes tous dans une veille quotidienne ». Viva Cité, le festival international de théâtre de rue à Aurillac et Chalon dans la rue à Chalon-sur-Saône restent trois rendez-vous « extrêmement importants » pour les troupes. « Les professionnels sont là. Je suis inquiète parce que nous ne nous serons pas bien préparés. Il faudra qu’ils aient un regard bienveillant sur notre travail ». Tous attendent désormais « une parole politique forte » et assurent être « dans les starting-blocks ».

crédit photo : Robin Letellier – ville de Sotteville-lès-Rouen

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