Memento est un chemin sinueux comme peut être l’existence d’un personnage de Patrick Modiano. Jean-François Mondot, critique de jazz, traverse l’univers du prix Nobel de littérature 2014 en treize textes qu’a mis en musique Dominique A avec un trio composé de Stéphan Oliva, au piano, Sébastien Boisseau, à la contrebasse, et Sacha Toorop, à la batterie. Le chanteur, auteur et compositeur, d’une élégance constante, évoque les « brumes mémorielles » de Modiano dans Memento, joué samedi 1er juin à l’abbaye de Jumièges lors du festival Terres de paroles. Entretien.
Qu’est-ce qui vous touche dans l’univers de Patrick Modiano ?
Comme pour tout le monde, il y a le rapport au lieu, au temps, à la mémoire qui s’effiloche, le croisement des destins. Une chose est peu évoquée mais je peux me tromper. J’ai aussi l’impression d’une grande vulnérabilité de la mémoire des êtres. C’est toujours en filigrane. Chez Modiano, les destins ne tiennent à pas grand-chose. Comme les rencontres ne tiennent à pas grand-chose.
Ce sont des thèmes, comme le temps, que vous abordez également dans vos chansons ?
Ce sont des thèmes universels. De Modiano, on parle beaucoup de brumes mémorielles. Chez moi, c’est une obsession. Il y a une fragmentation de la mémoire. Elle est désordonnée et va se tordre sur un a priori émotionnel. Cela peut être pris pour de la nostalgie. Quand je regarde en arrière, il y a un peu de nostalgie à l’œuvre mais surtout une volonté de capturer le temps, cette matière insaisissable. Cependant, je n’ai pas de regrets. Aujourd’hui, je suis davantage tourné vers ce qui va advenir.
Comment vous êtes-vous approprié les textes de Jean-François Mondot ?
Ce n’est pas évident de s’approprier les textes des autres. Jusqu’alors, lorsqu’une personne me proposait des chansons, je la renvoyais gentiment dans les cordes. Je chante mes propres textes. Pour ce projet, il y a eu un ensemble de facteurs. Les textes m’ont tout d’abord interpelé. J’ai senti que je pouvais me les approprier facilement. Mais il fallait que je réponde par la négative parce que ce temps dédié à ce projet ne pouvait plus être consacré à la création et l’écriture. De plus, j’étais embarqué dans un projet autour de la bande dessinée avec deux copains jazzmen, Stéphan Oliva et Sébastien Boisseau. Comme nous étions tous les trois, sont revenus en tête les textes de Jean-François avec l’idée de faire appel à un copain batteur, Sacha Toorop, pour créer un son à la croisée des chemins, entre pop-rock et jazz. Là-dessus, je me suis cassé le pied et j’ai dû rester immobile. J’avais du temps et j’ai travaillé sur les textes de Jean-François. C’est venu assez facilement.
Jean-François Mondot a écrit des chansons sans respecter les codes habituels. Quelle a été votre méthode de travail ?
Jean-François les présente en effet comme des chansons. Pour moi, nous sommes davantage entre la poésie et la chanson. Il a éclaté la forme narrative. Il a fallu une certaine adaptation parce que j’ai voulu transmettre en musique cette forme d’éclatement tout en illustrant le texte. Les structures sont mouvantes et ce n’est pas simple de les mémoriser. En fait, ce sont des chansons à tiroirs.
Est-ce que vous avez aussi voulu mettre en musique l’univers de Modiano ?
Non. Modiano, il fallait l’oublier. J’ai avant tout travaillé sur les textes de Jean-François qui a écrit autour de l’œuvre de Modiano. Nous retranscrivons ce qu’il en a retiré. J’ai amené pas mal de musiques mais le son, nous l’avons travaillé tous les quatre ensemble en studio. Pendant ce moment-là, il y a eu beaucoup de fluidité parce que nous avions déjà travaillé ensemble. Memento, c’est une interprétation et non une transposition.
Êtes-vous un grand amateur de jazz ?
Non, j’y suis venu sur le tard, vers 30 ans. J’ai eu une période free jazz. Au départ, je détestais cette musique. Le fait de fréquenter Stéphan et Sébastien a modifié mon approche. Il y a chez eux un sentiment de liberté qui prévaut dans leur façon de faire et d’imaginer la musique. Dans la chanson, nous tentons de raboter des angles. Les musiciens de jazz sont là au service d’une démarche artistique. Et ça, j’apprécie vraiment. J’aime beaucoup aussi leur manière intuitive d’aborder la composition. Ils se préoccupent uniquement de la musique.
Il y a peu de jazz sans improvisation. Comment avez-vous pris en compte cet élément ?
L’improvisation est surtout liée à la scène. Il y a une structure à respecter. C’est un garde-fou. Nous restons au format chanson.. En concert, parfois, on rallonge les morceaux. Stéphan et Sébastien peuvent intervenir. Stéphan est un grand pianiste très onirique qui peut développer.
Vous avez également publié un premier recueil de poésie, Le Présent impossible. Qu’est-ce qui a motivé cette écriture ?
Je l’ai écrit en 2021. J’étais pris dans une boulimie d’écriture. Une telle proposition m’avait été faite auparavant. Ce qui m’avait troublé. Je n’avais pas de poèmes sous le coude. J’écris quand je veux faire de la musique. Pourtant je lis de la poésie et elle infuse. Puis j’ai eu un déclic. J’ai écrit des textes qui n’étaient pas des chansons. Je me suis autorisé une liberté dans la forme et dans les thèmes. À ce moment-là, les vannes étaient ouvertes. J’ai tiré le fil. Chaque jour amenait son lot de poèmes. Mais ça s’est refermé.
Vous écrivez : La tristesse des villes imprime sur les gens dont la tristesse imprime les villes. Qu’est-ce qui a inspiré ces vers ?
Je ne veux pas balancer la ville qui les a inspirée. C’est une ville que je n’aime pas beaucoup. Quand j’y vais, il y a souvent un temps épouvantable. Là-bas, tout concourt à la tristesse. Alors qui joue sur quoi ou quoi joue sur qui ? Ce sont des mots que je pourrais chanter mais je ne saurais pas développer dans une chanson.
Infos pratiques
- Samedi 1er juin à 20 heures à l’abbaye de Jumièges
- Durée : 50 mn
- Tarif : 12 €
- Réservation au 02 32 10 87 07 ou en ligne
