Actrice germano-luxembourgeoise, Vicky Krieps s’est fait une jolie place dans la grande famille du cinéma français. Elle était d’ailleurs du 10 au 14 juin membre du jury des Journées romantiques de Cabourg présidé par Agnès Jaoui. Elle qui s’est fait connaître à l’international il y a une dizaine d’années, avec Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, puis avec son Prix de la meilleure interprétation à Un certain regard pour Corsage en 2022, s’était glissée auparavant dans le Möbius d’Eric Rochant et Avant L’Hiver de Philippe Claudel. Depuis, Vicky Krieps a incarné l’Anne d’Autriche des Trois Mousquetaires : D’Artagnan et Milady de Martin Bourboulon avant d’obtenir l’an dernier le rôle principal de Love Me Tender d’Anna Cazenave.
C’est dans la petite station balnéaire normande que nous avons rencontré Vicky Krieps. Elle nous parle de son rôle dans le film de la Japonaise Naomi Kawase, L’Illusion de Yakushima, un drame délicat qui met en scène Corry (Vicky Krieps), une française installée au Japon où elle partage la vie de Jin (Kan’ichirô) et s’occupe d’enfants en attente de greffe cardiaque à l’hôpital de Kobé.
L’occasion d’en savoir plus sur la culture japonaise peu ouverte aux dons d’organe. Naomi Kawase filme Corry qui se bat au quotidien pour faire évoluer les mentalités et trouver plus de donneurs. La mort qui plane sur les enfants n’est pas le seul souci de Corry lorsque Jin disparait sans laisser de trace…
Comment êtes vous arrivée sur ce projet ?
Je connaissais un peu les documentaires de Naomi Kawase, son travail avec la caméra qui m’avait très impressionnée en particulier dans Still The Water (en compétition à Cannes en 2014, ndlr). Elle a une propre vision des choses. Comme elle, j’aime la nature, j’aime parler aux arbres, je trouve ça très vivant. Je me suis sentie connectée à Naomi et nous nous sommes vues à Paris un jour où elle devait rencontrer d’autres actrices intéressées par le projet. Je ne sais pas si vous croyez aux signes, mais la veille, un ami m’avait remis un kimono que j’avais donné à mon ami Gaspard Ulliel qui nous a quittés. Le jour du rendez-vous, il faisait très froid. J’ai accumulé des couches sous mon manteau. Au moment de l’enlever, je réalise que je porte le fameux kimono et que Naomi pourrait croire que je l’ai fait pour influencer son choix. J’étais tellement gênée que je lui ai parlé de Gaspard que j’ai beaucoup aimé, et avec l’émotion, je me suis mise à pleurer. La traductrice ne savait plus quoi dire et toute la pièce était complètement silencieuse. Finalement, elle m’a dit que j’étais le personnage puisque tout le film tourne autour d’une femme qui doit vivre avec un homme qui n’est pas là.
Est-ce le kimono que l’on voit dans le film ?
Oui, Naomi voulait que je l’ai avec moi, que Jin le mette, qu’il reste accroché en évidence. Gaspard était beaucoup avec nous sur ce film. Pour moi, chaque film est comme une étape avec laquelle je peux moi aussi grandir et devenir un peu plus humble, un peu plus mature, un peu plus sage. Ce film m’a aidé à accepter qu’un fantôme vit avec moi et que je vais vivre ma vie. Et ça m’a aidé à jouer Corry.
Est-ce l’idée d’aller vivre au Japon qui vous a donné envie de faire ce film ?
Oui, d’ailleurs, Gaspard connaissait le Japon et on avait l’idée d’y aller ensemble. Puis quand il est parti, l’idée est devenue moins précise. Le film a été l’opportunité, c’était un travail à faire.
Qu’aimez vous du Japon ?
Le côté spirituel des Japonais, leur connexion entre la nature et la mort me sont très familiers. J’ai grandi enfant en allant dans les bois. J’ai toujours parlé avec les arbres. Pour moi, ils étaient réconfortants alors que les humains me faisaient peur. J’avais l’impression qu’ils jouaient un faux jeu : ils étaient ensemble alors qu’ils ne s’aimaient pas. Adolescente, ça m’a beaucoup perturbée. J’éprouvais beaucoup de méfiance envers les humains. Un arbre me paraissait plus pur, plus vrai.
Votre personnage Corry parle un mélange de français, anglais et japonais. Vous avez appris la langue pour l’occasion ?
Oui et ça n’a pas été simple car comme vous le savez, c’est de plus en plus compliqué de financer les films et on a de moins en moins de temps. Résultat, j’ai eu un mois, peut-être deux, pour me préparer. Or j’ai aussi des enfants et je galérais à gérer tout ça. Donc j’ai fait de mon mieux et je pensais ne pas trop mal m’en sortir quand, arrivée au Japon, le producteur se rend compte que lorsqu’un film reçoit un certain pourcentage d’aides financières du CNC (centre national du cinéma et de l’image animée, ndlr), ce film doit être écrit avec 70% de dialogue en langue française. Il a fallu transformer tous mes dialogues, trouver des raisons pour lesquelles Corry parlait en français, trouver des acteurs qui parlent aussi bien qu’ils peuvent en français et qui puissent me comprendre.
Une situation qui rendait plus facile votre rôle, non ?
Surtout une grande frustration, en fait. Mais je pense que ma frustration personnelle a servi le personnage. Heureusement Naomi aime travailler avec le hasard, les aléas. Elle aime tourner avec des acteurs mélangés à de vraies personnes et provoquer des accidents cosmiques.

Avez-vous aimé travailler au Japon ?
En fait, ma frustration a été plus élevée que je ne croyais. Je pensais que j’allais aimer le Japon et je vais devoir y retourner pour lui donner une deuxième chance. J’ai trouvé très dure leur façon de travailler. J’ai trouvé très dure leur façon d’échanger. Je trouvais malhonnête de ne pas dire les choses, de cacher tout dans une espèce de politesse avec cette idée d’être humble. Or il y en a quelques-uns qui ne sont pas humbles du tout et quand j’ai su ça, j’étais vraiment fâchée. Heureusement, Naomi essaie de sortir de ce corset social, elle reste tout de même une personne qui a évolué dans ce corset. D’ailleurs, lors de la scène de présentation du projet aux médecins, Corry est contrariée, et moi Vicky, je l’étais aussi un peu. Ce jour-là, j’étais étouffée de frustration car j’avais l’impression que personne me disait vraiment les choses.
Qu’avez-vous appris lors de ce tournage ?
Tout ce qui concerne le don d’organe, ce qu’il y a autour de l’attente de la transplantation. Je me sentais très mal informée sur le sujet et surtout sur le sort des enfants et des familles qui vivent ça pendant des années sans en connaître l’issue. C’est tout un monde. Ça m’a remis à ma place. Naomi voulait que je sois auprès de vrais médecins, que je passe du temps dans des hôpitaux, près des parents, près d’enfants malades. J’ai vu un nouveau-né accroché à une machine, il était plus petit que la machine qui battait à la place de son cœur. J’étais bouleversée. Au début, je ne voulais pas y aller, j’avais trop de pudeur. Ces enfants-là se trouvent réellement entre la vie et la mort. C’est comme une antichambre de la mort, on n’a pas le droit d’aller voir Dieu. Ça a fait de moi une autre personne.
Quel sens donnez-vous au titre « L’Illusion de Yakushima » ?
À la base, l’illusion était plus axée sur Jin qui disparaît. Et en cours de route, on se disait même que, peut-être cet homme n’avait jamais existé. On a souvent filmé deux versions, celle où Corry retrouve la caméra et celle où tout se passe dans sa tête. Il faut savoir que chaque année des milliers de gens disparaissent et le film fait un parallèle entre ces disparitions et les morts, faute de don d’organes.
- L’Illusion de Yakushima de Naomi Kawase (Japon, 1h52) avec Vicky Krieps, Kan’ichirô, Ojiro Nakamura…
