Presque vingt ans après 4 mois, 3 semaines, 2 jours, le réalisateur roumain Cristian Mungiu reçoit une deuxième Palme d’or pour Fjord. Au cinéma mercredi 19 août, ce drame familial, tourné en Norvège, remporte également le prix du Jury œcuménique.
Les films de Cristian Mungiu sont toujours d’une sobriété parfaitement adaptée à la banalité de ses personnages. Avec lui, pas de super héros, ni même de héros, juste des personnes qui nous ressemblent ou qui ressemblent à celles que l’on peut croiser dans notre existence : un prof, un ingénieur, une infirmière, des ados…
Avec Fjord, le réalisateur roumain multiprimé à Cannes — Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007, Prix du scénario pour Au-delà des collines en 2012, Prix de la mise en scène pour Baccalauréat en 2016 et deuxième Palme d’or pour Fjord cette année — ajoute la froideur en filmant un couple roumano-norvégien et leurs cinq enfants qui viennent de s’installer dans une petite ville, au fin fond d’un fjord. Profondément croyante et très pratiquante, cette famille traditionnelle semble s’intégrer sans problème à son nouvel environnement. D’ailleurs les deux aînés se lient rapidement d’amitié avec Noora (Henrikke Lund-Olsen), la fille des voisins, rencontrée au collège. Leurs parents se rapprochent, eux aussi. Tout va pour le mieux malgré la différence de culture et d’éducation.
Tout va pour le mieux… jusqu’à ce que le prof de sport constate des ecchymoses sur le visage et sur l’épaule de l’aînée de la famille Gheorghiu, Elia (Vanessa Ceban). Le corps enseignant fait un signalement au Service d’aide à l’enfance qui agit rapidement en éloignant les enfants de leurs parents, le temps de mener une enquête. Toute la communauté s’interroge alors et les autorités norvégiennes n’hésitent pas à remettre en cause l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent d’un père plutôt strict, Mihai (Sebastien Stan et sa force tranquille) et d’une mère exigeante, Lisbet (Renate Reinsve, méconnaissable).
D’un point de vue à un autre
Cristian Mungiu nous place en observateur de deux groupes de gens, progressistes et conservateurs, aux positions diamétralement opposées et qui pourtant affirment agir pour le bien des enfants. Et justement, les enfants Gheorghiu ne semblent pas souffrir de cette vie paisible sans accès à internet, sans téléphone, mais avec des offices hebdomadaires et des prières quotidiennes. Ils auraient pu envier la liberté de la turbulente Noora qui chante, danse, sort en bateau, organise une fête pour son anniversaire et promène un vieil oncle dans son fauteuil roulant. Apparemment, ces différences ne font pas obstacle à la naissance d’une véritable amitié entre les adolescents qui risquent de pâtir de la radicalisation minant nos sociétés actuelles.
Avec Fjord, Cristian Mungiu nous fait balancer d’un point de vue à un autre. Il semble espérer que, une fois la lumière allumée dans la salle, le spectateur demeure dans le doute, sans savoir qui a raison, qui a bien fait, qui a bien agi. Chacun aura sa réponse mais tous auront aussi la certitude que Fjord méritait bien sa Palme d’or, à l’image d’Anatomie d’une chute de Justine Triet qui nous laissait dans la même incertitude en 2023.
- Fjord de Cristian Mungiu (Roumanie/France/Norvège/Danemark/Suède, 2h26) avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc…
