En résumé, Thyeste est un duel fratricide sanglant. Dans cette tragédie noire de Sénèque, deux frères, Atrée et Thyeste, se disputent le trône d’Argos. Quand le second vole au premier le Bélier à la toison d’or avec la complicité de son épouse, Jupiter pique une colère et demande au soleil de s’éclipser. Atrée va reprendre le pouvoir, exiler son frère avant de lui offrir la moitié du trône. Là va commencer sa vengeance. Atrée capture les trois enfants de Thyeste et les lui offre à manger lors d’un banquet. Thomas Jolly a ouvert avec sa Piccola Familia le 72e festival d’Avignon en 2018 avec cette pièce fantastique. Il joue Atrée et confie le rôle de Thyeste à Damien Avice. Ce sont deux frères de théâtre qui se retrouvent dans cette pièce, jouée du 18 au 20 décembre au CDN de Normandie Rouen. Entretien avec Damien Avice.

Vous n’avez pas joué Thyeste depuis huit mois. Comment y êtes-vous revenu ?

Ce temps a des effets bénéfiques. C’est comme si tout avait continué à se décanter. C’est génial de revenir à une pièce. Il y a le plaisir de la découverte de tout cet environnement, de la scénographie, de la lumière, de la musique, des indices de la mise en scène, des sensations éprouvées… Tout en se sentant déplacé parce que des mois ont passé, qu’il y a eu des remises en cause. On a grandi. De plus, nous terminons les dates à Rouen, dans une nouvelle salle. C’est plein de symboles.

Est-ce que Thyeste est juste une victime ?

Non, Thyeste est tout, sauf une victime. Il est un bourreau lui aussi. Il va séduire la femme d’Atrée, s’emparer du Bélier, faire un enfant à sa propre fille. Il fait partie de cette lignée de monstres.

Comment avez-vous abordé cette figure du monstre ?

Je l’ai abordée de la manière la plus rigoureuse possible par rapport à ce que Sénèque a transmis. Il y a aussi le texte de Florence Dupont (traductrice de la pièce, ndlr). C’est une langue qui est destinée aux acteurs. La pièce est aussi un guide de jeu. Elle est faite d’observations et de sensations avec la lune, les constellations, les étoiles, le soleil, les présages… Tout influence les personnages. Dans ces allers et retours entre les éléments du texte et ses propres sensations, nous avons trouvé une porte qui a ouvert une forme d’incarnation et après, une forme d’empathie.

Comment trouver de l’empathie pour un tel personnage ?

Dans cet épisode, Thyeste est une victime. Pour trouver de l’empathie, il faut être dans un schéma de compréhension. Il ne faut pas le condamner mais intégrer son parcours de victime. Il est dans une douleur tellement profonde qu’il n’a pas d’autre choix que de passer à l’acte. C’est là qu’arrive l’empathie. C’est hyper ludique à jouer parce que c’est tellement énorme.

Comment avez-vous travaillé ce moment tragique, celui pendant lequel Thyeste apprend qu’il a mangé ses enfants ?

C’est une stupéfaction tragique. Thyeste est le dernier à être au courant. Tout le monde le sait. Même le public. C’est pour cette raison que nous avons appelé cette scène le dîner de con de la mort. C’est aussi le moment que le public attend. Il y a là une grande responsabilité. Il faut jouer avec le plus d’investissement et de générosité. Cela reste un vertige, un saut dans le vide, un lâcher prise très fort. C’est quelque chose de très physique. Il m’est arrivé d’avoir des spasmes qui ne sont plus volontaires, d’avoir de véritables vomissements. À force de croire que j’ai mangé mes enfants, il y a une réaction physique. Comme c’est un monstre, tout est permis. Pendant le banquet, il y a une écoute tellement belle et aussi une empathie, une générosité de la part du public.

Thomas Jolly et vous êtes à nouveau des frères.

Nous jouons des frères depuis Henry VI. Thyeste est comme une suite logique dans cette relation de complicité de plateau. Il y a une forme d’évidence à avoir cette relation fraternelle. Dans Thyeste, nous ne sommes pas dans la gémellité. Nous sommes différents et nous l’assumons. Moi, je suis plus dans la physicalité alors qu’il y a chez Thomas une grande densité. Dans ces différences, nous avons essayé de trouver des zones de ressemblances.

Dans cette pièce, vous êtes très souvent très proches.

Quand j’ai rencontré Thomas, j’ai eu l’impression d’avoir en face de moi un complice, une personne qui envisageait le théâtre comme je le rêvais. Dans Thyeste, je joue sous le regard d’un partenaire, d’un metteur en scène et d’un ami. Cela fait grandir. Il y a une sorte d’évidence dans cette proximité. Elle excite la haine. Thyeste, c’est un duel de cow-boys. C’est à celui qui va tirer le premier. Face à face, on se demande si le personnage ment, est sincère, même sincère dans le mensonge. Cette proximité fait corps. Il faut s’aimer pour se haïr.

Quelles sensations éprouvez-vous lorsque vous sortez de scène ?

Je suis assez fatigué physiquement. Je me sens vidé. Cette pièce est un endroit de souffrance, de pitié, de colère, de douleur. On tombe dans un autre état avec ces héros tragiques qui deviennent des monstres mythologiques. J’imagine un boxeur qui s’est épuisé à la tâche et ressort après un match avec un corps lavé mais tellement plein. Il y a surtout le temps de communion avec le public. Et ça, ce sont les moments magiques du théâtre vivant.

Infos pratiques

  • Mercredi 18, jeudi 19 et vendredi 20 décembre à 20 heures à l’espace Marc-Sangnier à Mont-Saint-Aignan.
  • Rencontre avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 19 décembre
  • Représentation en audio description jeudi 19 décembre
  • Tarifs : 20 €, 15 €. Pour les étudiants : carte Culture.
  • Réservation au 02 35 70 22 82 ou sur www.cdn-normandierouen.fr
  • Lire l’interview de Thomas Jolly avant la création au festival d’Avignon