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Hafsia Herzi : « Rien que le mot adaptation me stressait »

Hafsia Herzi lors de sa venue à Rouen / Photo : Omnia République

Après deux films qu’elle a elle-même écrit — Tu mérites un amour en 2019 et Bonne Mère en 2021 — la comédienne Hafsia Herzi se lance dans l’adaptation d’une œuvre littéraire, La Petite Dernière, autofiction de Fatima Daas parue en 2020. Elle signe un film sensible, émouvant, profond qui interroge sur l’identité et la souffrance de celles et ceux qui, de par leur différence, se sentent exclus d’une famille, d’une communauté ou/et de la société.

Sa Fatima (Nadia Melliti) a 17 ans. C’est la petite dernière d’une famille musulmane, joyeuse et aimante, installée en banlieue. Bonne élève, elle intègre une fac de philosophie à Paris. C’est là qu’elle débute sa vie de jeune adulte et s’émancipe des siens. Fatima se met alors à questionner son identité et va chercher comment concilier sa foi et son attirance pour les femmes. 

Prix d’interprétation à Venise et César du meilleur espoir féminin en 2008 pour La Graine et le mulet  d’Abdellatif Kechiche, la douce et talentueuse Hafsia Herzi a fait du chemin devant et derrière la caméra. À Rouen, c’est la réalisatrice qui présentait La Petite Dernière au cinéma Omnia. Rencontre. 

Pourquoi avoir voulu adapté La Petite Dernière de Fatima Daas ?

On m’a fait cette proposition à l’époque où Tu mérites un amour est sorti. Je n’avais jamais pensé à faire un jour une adaptation mais Bonne Mère était en fin de post-production et je n’avais pas encore d’idée pour un troisième long-métrage. Je me suis dit pourquoi pas. J’ai donc lu le roman et franchement, j’ai adoré le livre. Le personnage m’a beaucoup touché et je me suis dit qu’on n’avait jamais vu ce personnage féminin au cinéma alors qu’il existe dans la vie. Ça m’a donné envie de le réécrire.  

Quelles difficultés présentait le travail d’adaptation ?

Le roman n’a pas un style d’écriture classique. C’est un long monologue, une sorte de journal intime. Au final, j’ai gardé l’essentiel : Fatima, sa famille, les personnes qui l’entourent. J’ai voulu faire simple et surtout j’ai vraiment essayé de prendre ce qui m’inspirait cinématographiquement, comme par exemple le fait qu’elle ait de l’asthme, qu’elle ait parfois le souffle coupé. Symboliquement, ça collait parfaitement avec ce qu’elle vit, ce qu’elle ressent. Après, j’ai réinventé aussi beaucoup de choses, comme le foot car Nadia Melliti, la Fatima du film, fait des études de sports et elle joue au foot J’ai trouvé ce qu’elle faisait esthétiquement magnifique et j’ai voulu l’intégrer au film.

Les changements ne dérangeaient pas l’autrice ?

C’était la condition pour que j’accepte de faire cette adaptation. Déjà rien que le mot adaptation me stressait. Je ne voulais pas avoir quelqu’un derrière moi qui me dise quoi faire. J’ai tellement entendu parler d’adaptations qui virent au cauchemar que j’avais envie qu’on me laisse tranquille. Fatima Dass m’a vraiment fait confiance, d’ailleurs, elle avait participé au choix du réalisateur et elle connaissait mon travail.

Vous êtes-vous trouvé des points communs avec Fatima ?

Certainement. Je me suis reconnue dans plein de choses dans le roman, même si l’homosexualité n’est pas ma sexualité, on est toutes les deux filles de personnes issues de l’immigration, on vient d’un milieu assez pauvre…  Cela m’a replongé dans des souvenirs d’écoles, de lycées… C’était important pour moi de me l’approprier et d’y apporter quelque chose de personnel.

Avez-vous été plus touchée par le fait qu’il s’agisse d’une femme ?  

Oui… Peut-être qu’un jour ça arrivera mais c’est vrai que je suis moins inspirée par les personnages masculins. Pour les seconds rôles oui, mais peut-être que j’ai du mal à me mettre dans la tête d’un personnage masculin.

Vous filmez une famille maghrébine heureuse avec la mère dans sa cuisine et le père dans le canapé…

Je n’ai pas eu de figure paternelle, mais là encore, avec la validation de Fatima Daas, j’ai pris la liberté de modifier l’image du père. Dans le livre, le père est très violent. Très vite, je me me suis dit que je ne pouvais pas filmer un père qui sème la terreur. Même si ça existe, malheureusement, je n’avais pas envie de raconter ça. Le CV de Fatima est déjà bien lourd, je ne voulais pas en rajouter. J’ai préféré donner de la place aux sœurs et à la mère, la mère nourricière.

Hafsia Herzi : « Sur sa photo, Nadia Melleti avait des tresses plaquées. Quand je l’ai rencontrée, je lui ai demandé de laisser pousser ses cheveux pour qu’ils soient longs au moment du tournage »
Photo : June films Katuh studio Arte France mk2films

D’après vous, qu’est-ce que ça change d’être une petite dernière ?

Je suis la petite dernière de ma famille, et dans mes souvenirs, je pense que ça change surtout quand on est petit. Je ne dis pas qu’il y a des préférences mais il y a sûrement un lien particulier. C’est un peu le grand bébé.

Vous parlez d’une famille musulmane et vous évoquez leur religion comme une barrière supplémentaire… 

Oui mais ça aurait pu être une famille juive ou catholique, c’est pour ça que l’imam que rencontre Fatima, rappelle que c’est pareil dans toutes les religions : l’homosexualité est le pêché ultime. J’avais envie de traiter de la religion comme d’un décor. Ça fait partie du quotidien, mais on parle avant tout d’un être humain et ce n’est pas facile pour elle et ses semblables. Ce n’est pas facile de se sentir différent, on sait qu’on va avoir une vie compliquée. On ne choisit pas.

La dernière scène entre la petite dernière et sa mère, particulièrement bouleversante, respecte-t-elle la fin du livre

Tout à fait, et ce n’était pas évident à mettre en scène. On se demande forcément si le spectateur va comprendre les enjeux a travers les silences. Je voulais faire comprendre combien c’est difficile d’en parler, même à sa mère.

Comment avez-vous découvert votre perle, Nadia Melliti qui porte le film avec force et sensibilité ?

J’avais envie d’un nouveau visage et on a commencé un casting sauvage très tôt. Au bout de quinze jours, j’ai vu sa photo. D’emblée, elle avait quelque chose de wahouuuu. Je ne saurais pas l’expliquer, j’ai eu comme un flash. Après un essai, deux essais, je l’ai rencontrée et je me suis dit : « C’est elle. »  Et ça s’est confirmé avec les essais, le travail de répétition…

Comment a-t-elle accueilli son prix d’Interprétation à Cannes ?

Elle n’a pas trop réalisé sur le moment.  Elle a réalisé après et c’est un prix amplement mérité. D’ailleurs, je lui avais dit : « Si le film va Cannes, prépare-toi à aller chercher le prix… » Aujourd’hui, elle poursuit ses études en STAPS (NDRL : sciences et techniques des activités physiques et sportives), elle s’accroche. Quand on fait du cinéma, c’est dur, mais on a le temps de faire les deux. 

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