Dans Sirat, le film d’Oliver Laxe, Sergi López incarne le rôle d’un père bouleversant à la recherche de sa fille dans une rave au Maroc. Dans Non Solum, un seul en scène écrit il y a vingt ans avec Jorge Picó et présenté jeudi 6 novembre au Rive Gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray et samedi 15 novembre à l’Archipel à Granville, le comédien, aux multiples talents au cinéma comme au théâtre, joue une galerie de personnages, à la fois différents et semblables. Sergi López fait sienne la phrase de Rimbaud, « Je est un autre », et se lance avec beaucoup d’humour, de fantaisie et de poésie dans des questionnements existentiels. Il pose là un regard sur toute la complexité de l’être humain. Entretien.
Lorsque vous avez écrit ce spectacle, aviez-vous ressenti une envie de théâtre ?
Oui, j’avais cette envie de retrouver le théâtre. Elle a été le moteur créatif. J’avais une belle histoire avec le cinéma et il était difficile d’être en tournée avec une pièce de théâtre. Il était impossible de faire les deux. Pour retrouver le public, le théâtre et tout le rituel, il y a eu cette idée d’un seul en scène, facile à caler dans un agenda.
Comment avez-vous travaillé avec Jorge Picó ?
L’écriture ne s’est pas déroulée à la table. Non, nous avons écrit alors que nous étions sur scène. Il y avait l’envie de créer, d’inventer en disant, en jouant. Très vite, l’écriture a pris un virage comique. L’humour, c’est très puissant à partager.
Est-ce parce que l’humour est aussi devenu politique ?
À travers l’humour, il y a toujours la volonté de se moquer du pouvoir, du roi, du riche. Aujourd’hui, on utilise l’humour comme quelque chose de transparent. Dans l’époque où nous vivons, les créateurs sont obligés de questionner la société, ce que nous vivons. Néanmoins, tout est politique. Même la pièce de théâtre la plus légère. Pour moi, en tant qu’auteur, c’est important d’interroger le pouvoir.
Est-ce que Non Solum est aussi autobiographique ?
Ce n’est pas une autobiographie. Cependant, quand on écrit, on met toujours un peu de sa vie personnelle, de son expérience, de sa façon de regarder le monde. Le théâtre m’a sauvé. J’ai trouvé mon écriture, mon théâtre à l’école de Jacques Lecoq. Cela m’a illuminé. Là-bas, j’ai compris que je pouvais créer des scènes de théâtre. Lorsque je suis arrivé, j’avais 25 ans, je ne savais pas du tout où je foutais les pieds. Cette école n’est pas seulement une école d’interprétation mais surtout une école de jeu, une école qui travaille les bases de l’acteur. Et un acteur qui écrit sur scène et invente un univers.
Lors de la phase d’écriture, quelles interrogations vous ont traversé ?
Je me suis demandé ce que nous faisons ici, où nous allons, ce qu’est un être humain, ce qu’est être vivant… Toutes ces questions qui sont sans réponse. En fait, ce sont des doutes qui m’ont traversé. Le doute est très important pour moi. Il me fait avancer et me remettre en question. Je suis fait comme cela.
C’est très philosophique.
Oui, peut-être. Je ne suis pas dans le savoir. Quand tu acceptes que tu es un ignorant, il y a cette envie d’apprendre pour tenter de trouver des réponses. Le beau, c’est le chemin, pas de trouver les réponses.
Est-ce qu’être seul sur scène est une expérience particulière ?
J’avais envie de jouer seul mais je n’aime pas la solitude. C’est très contradictoire. Je voulais jouer plein de personnages qui soient tous comme moi, avec le même corps et la même voix, avec cependant des nuances. C’est vrai que l’on a tous toujours besoin de l’autre pour vivre, jouer, réfléchir… Dans cette pièce, je suis mon propre miroir. Les personnages ont tous quelque chose de moi. Le plus souvent, on nous colle des étiquettes. Or nous sommes plusieurs. Nous pouvons être gentils et méchants.
Sur scène, vous êtes seul avec, à côté de vous, une caisse en bois.
Oui, il y a juste une caisse en bois. Alors tout est possible. Il faut accepter de croire en quelque chose. Cela demande une énergie énormissime. Cette caisse est en fait une petite caisse sur laquelle les personnages chantent.
Vous jouez Non Solum en français. Quel rapport avez-vous avec cette langue ?
Le spectacle a été écrit en 2005 en catalan, puis en 2007 en français et en 2008 en castillan. J’ai une histoire d’amour très belle avec la France, le cinéma français, la langue française. Quand je suis venu la première fois en France, je ne parlais pas un mot de français. Dans l’école, il y avait plein de camarades qui venaient de partout. Le français est la langue qui nous a unis. Je l’apprécie beaucoup. Il est riche et pleine de nuances.
