Sergi López : « Mon personnage reçoit un choc émotionnel brutal »

Sergi Lopez : « Avec les raves, j’ai découvert un collectif beaucoup plus mature que la moyenne. Ils ont fait des choix radicaux, ils ont démissionné, ils ont déserté, ils ont quitté le système parce qu’ils sentent que le monde part en couille, et ils ne veulent pas être complices de ça. » / Photo : Omnia République

Seul acteur professionnel dans Sirat d’Oliver Laxe, Sergi López s’adapte à tout, à ses partenaires, au décor montagneux, à la chaleur du désert, et surtout à ce rôle de père bouleversant. Le sympathique comédien espagnol, Sergi López, est venu à l’Omnia à Rouen, présenter ce film intense lors d’une avant-première. Rencontre.

Comment avez-vous accueilli le scénario si particulier de Sirat ?

À la lecture, ça m’a fait un drôle d’effet. J’ai compris que ça partait dans une direction et puis il y a un virage explosif qui fait que le film devient un autre voyage. En découvrant ce virage tellement radical, j’étais un peu énervé. Je ne savais pas quoi penser. J’ai continué à lire et j’ai réalisé que l’aventure devenait plus mystique et j’ai adoré. En fait, il y avait tout ce que j’aime dans un film. Quand on a le privilège de choisir entre différents scénarios, on rêve toujours de lire un truc différent. Ce film, je ne savais pas comment le qualifier. Quand un truc est étrange, même dérangeant, bizarre, j’aime bien.

Étiez-vous certain de pouvoir tout jouer, tout supporter?

Non, et je l’ai tout de suite dit à Oliver Laxe. Mon personnage reçoit un choc émotionnel brutal et je ne savais pas si je pourrais jouer cette douleur extrême, tellement frontale. Il m’a dit : « On y va, de toute façon, on n’a pas le choix. Il faut y croire, et sauter le pas. » C’est ce que j’ai essayé de faire

Vous ne craigniez pas d’avoir à tourner dans la chaleur du désert marocain ?

J’adore la dureté du désert, la chaleur, la soif, les tempêtes de sable. J’ai beaucoup aimé parce que, quelque part, ça t’aide à jouer, à te mettre dans le personnage. Parfois, on tournait, la caméra était à 200 mètres et je me retrouvais vraiment au milieu du désert et là, tu ne vois pas l’équipe, tu te sens seul, tu n’es qu’avec toi-même et ça t’aide à regarder à l’intérieur de toi.

Vos partenaires étaient-ils des acteurs professionnels?

Non, il n’y avait que moi et le gamin qui joue mon fils (NDLR : Bruno Núñez). Il avait déjà joué, il avait le sens du jeu, de la caméra, alors que les autres avaient la trouille.

Était-ce une difficulté supplémentaire pour vous ?

Moi, j’ai tendance à tourner tout en positif. Si je commence à me poser trop de questions, je ne peux pas être Luis. Esteban n’est pas mon fils… On a besoin d’y croire, d’avoir la foi, besoin d’un metteur en scène qui nous inspire, qui nous remplit, nous donne des idées. Si mes partenaires n’avaient pas de solutions techniques, ils avaient une présence et je m’inspirais d’eux pour passer un peu inaperçu à leurs côtés. Étrangement, c’est un tournage où je me suis beaucoup amusé.

Connaissiez-vous l’univers d’une rave ?

Très peu. Oliver Laxe voulait former une espèce de famille avec des gens qui ne se connaissent pas. C’était très audacieux d’aller vers l’univers de la rave qu’il connait un tout petit peu. On a souvent une idée très superficielle sur ce collectif qui fait peur. On croit que ce sont des immatures qui n’ont pas grandi, des drogués qui ne font pas grand-chose. En fait, j’ai découvert un collectif beaucoup plus mature que la moyenne qui se pose des questions pas bêtes. Ils ont fait des choix radicaux, ils ont démissionné, ils ont déserté, ils ont quitté le système parce qu’ils sentent que le monde part en couille, et ils ne veulent pas être complices de ça. Ce sont des gens qui ont des convictions avec une conscience collective, écologique et féministe. Ils sont très structurés finalement et je ne les vois plus comme des gens qui ne foutent rien.

Qui dit rave, dit musique. La musique vous accompagnait-elle pendant le tournage ?

Non, très peu. Il y avait de la musique pendant les scènes de rave, dans la scène où ils sortent les enceintes dans le désert, c’est tout. Quand j’ai vu le film sur grand écran à Cannes, j’étais scié. Même si en général j’aime tout, je ne suis pas très musique électrique mais là avec cette musique, c’est plus qu’un film, cela devient une expérience sensorielle. Avec ce son, ces images, on est vraiment transportés.    

Vous êtes à l’affiche de La Fiancée du poète. Quel souvenir gardez-vous du tournage avec la Normande Yolande Moreau?

J’ai un souvenir trop génial, trop tendre, trop chouette. Yolande est une nana superbe, une nana simple et à la fois complexe, pleine d’envies, pleine d’idées, très créative et très généreuse. Elle me fascine. On a tous envie de tourner et retourner avec elle. Moi, je l’avoue, je suis tombé amoureux.

Voie sans issue

Sirat d’Oliver Laxe, l’une des surprises les plus intenses du festival de Cannes, a obtenu le Prix du jury (ex-aequo avec Sound of Falling de Mascha Schilinski), le Prix Cannes Soundtrack et le Grand Prix de la Palm Dog. A voir !

Luis (Sergi López) et son fils Estéban (Bruno Núñez) perdus dans une rave au cœur du Maroc 
Photo : Pyramide Distribution

Avec Sirat, le réalisateur franco-espagnol Oliver Laxe nous entraîne au cœur des montagnes du sud du Maroc où, accompagné de son fils Estéban (Bruno Núñez), Luis (Sergi López) recherche sa fille aînée qui a disparu. On les retrouve dans une rave rassemblant des centaines de jeunes qui dansent, à la fois portés et abrutis par les substances qu’ils consomment. Équipés de flyers, père et fils circulent parmi les teufeurs, posant toujours les mêmes questions en montrant une photo de la jeune femme : la reconnaissez-vous, l’avez-vous vue, savez-vous où elle peut être ? Finalement, ils infiltrent un groupe de ravers en route pour la énième fête et s’enfoncent sur une route désertique et dangereuse.

Pour qui ne connait pas l’univers des raves, la première partie de Sirat fait l’effet d’un documentaire où le spectateur découvre le montage d’un matériel conséquent, les décibels qui entament leur ronde intensive et durable — le rythme des basses accompagnent le film comme un battement de cœur imperturbable aux événements traversés — et tous ces teufeurs qui font d’abord penser à des zombies gesticulant en rythme, sourire aux lèvres. Des zombies heureux et paisibles. Ceux-là ne font pas peur, au contraire, on aurait presque envie de les rejoindre.

Sirat — qu’on peut traduire par chemin — devient rapidement une expérience physique et mentale. Comme sous hypnose, le spectateur s’engage avec les personnages dans une voie dont personne ne connaît l’issue. Plusieurs événements dramatiques vont transformer le voyage en épreuve. Alors qu’ils se connaissent à peine, ce père et ces marginaux, plus ou moins brisés par la vie, vont savoir s’entraider pour faire face. Nous, on reste sous le choc, longtemps, longtemps après la fin de la projection. 

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