Bertolt Brecht a observé et écrit entre 1935 et 1938 Grand-Peur et misère du IIIe Reich. Dans cette pièce de théâtre, il décortique avec une grande lucidité tous les mécanismes de la montée du nazisme qui a non seulement imprégné de manière insidieuse toute une population mais aussi mené inévitablement à la guerre mondiale. Julie Duclos met en scène ce texte d’une grande force sur cette marche de l’Histoire racontée en plusieurs épisodes et à travers la vie d’un physicien, d’un boucher, d’un ouvrier, d’une famille… Grand-Peur et misère du IIIe Reich, une œuvre essentielle, se joue jeudi 8 janvier au Cadran à Évreux avec Le Tangram, les 4 et 5 février au théâtre à Hérouville avec la Comédie de Caen. Entretien avec Julie Duclos.
Bertolt Brecht craignait que Grand-Peur et misère du IIIe Reich soit un « avertissement ». Avez-vous travaillé sur cette pièce de théâtre avec cette remarque en tête ?
J’ai découvert cette phrase après. Elle est étonnante tant Brecht était visionnaire. Il disait précisément : « après la chute du Reich, Grand-Peur et misère du IIIe Reich ne sera plus un acte d’accusation mais il sera peut-être un avertissement ». Brecht nous dit : voilà ce que j’ai vécu. On connaît cet auteur qui pouvait avoir une vision un peu didactique des choses. Là, il parle de vies humaines. Il nous immerge dans la vie de ces gens et nous sommes à l’endroit de l’émotion et de l’empathie. Il fait une démonstration de l’installation du processus fasciste qui peut broyer des vies. Il y a aussi la crainte d’une guerre qui va arriver. La pièce balaie cette période entre 1933 et 1938. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il y a la censure, les arrestations… et les gens se débattent pour comprendre leur temps. Et c’est un temps qui a eu lieu. Donc, ce n’est pas une fiction. Et nous, nous savons ce qui va advenir et nous pouvons surplomber cette période.
Est-ce que la force de cette pièce se trouve justement à cet endroit ?
C’est très fort parce que nous plongeons dans un présent. Cela a été tout le travail mené avec les comédiens. Se mettre au présent crée inévitablement un trouble. Toute la mise en scène prend le chemin de ce trouble-là. Il y a parfois la nécessité de rappeler l’histoire précise pour expliquer pourquoi un personnage porte un uniforme. Pour le reste, je n’ai pas voulu de reconstitution. Pas de reconstitution dans le décor et dans les costumes.
Pourquoi avez-vous choisi cette pièce de Brecht ? Y-a-t-il eu un élément déclencheur à ce travail sur Grand-Peur et misère du IIIe Reich ?
Non, il n’y a pas eu d’élément déclencheur. Les choses mettent toujours du temps à se lancer. Il y a tout d’abord un rêve de mise en scène. La pièce a été créée en 2024. Le travail a commencé deux ans avant. Lorsque j’ai lu ce texte, j’ai eu de multiples visions de mises en scène et j’ai vu aussi le côté défi en raison de sa construction. Dans cette pièce, les questions de scénographie peuvent être très lourdes. Un jour, je me suis dit : il faut monter ce spectacle. Comme s’il y avait quelque chose de nécessaire. Pour la scénographie, on trouvera des solutions. Cela a été de l’ordre de l’intuition. Quand nous avons joué la première représentation à l’Odéon, Trump arrivait au pouvoir. Il y a des vibrations que l’on ressent dans le travail.
Depuis quelques années, certains dressent des parallèles entre aujourd’hui et la décennie 1930. Est-ce que ces réflexions ont nourri votre travail ?
C’est en travaillant sur la pièce que nous nous sommes plongés dans l’Histoire. Avec les acteurs, nous avons regardé des documentaires, parlé avec des historiens… Et ce n’est pas fini. La pièce de Brecht parle de la probabilité d’une guerre. À l’époque, certains s’interrogeaient et d’autres affirmaient que Hitler ne voulait pas la guerre alors que l’industrie était tournée vers une économie de guerre. Aujourd’hui, nous entendons aussi parler d’une probabilité d’une guerre. C’est très troublant. Pour moi, il est important que la jeunesse connaisse cette pièce. Brecht nous emmène dans la vie de ces gens et nous avons de l’empathie pour eux. Quels que soient l’âge, le sexe et la classe sociale, tout le monde est embarqué dans cette machine.
Le fascisme a voulu tout contrôler, même les corps. Comment avez-vous travaillé avec les comédiens sur cette question ?
C’est la question que nous nous sommes posé avant de commencer le travail. Il fallait que l’Histoire imprègne les corps. Il règne une peur dans la pièce. Tout se joue avec la peur, avec les sentiments parce que le fascisme s’immisce aussi dans la part intime des personnes. Dans la pièce, il y a un couple qui arrive à se soupçonner. D’autres s’autocensurent. Ce fut tout le travail lors des répétitions. Le journal de Victor Klemperer (Mes Soldats de papier, ndlr) a été très important pour nous. Il a écrit chaque jour dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il apporte des détails très précis qui nous renseignent sur l’état d’esprit de l’époque. Il a fallu rencontrer l’état de pensée de ces personnes après la décision de tel décret ou telle interdiction. Il y a des choses très concrètes comme le salut nazi avant toute rencontre et un personnage de la pièce ne parvient pas à dire le Heil Hitler correctement. Il le rate. Par ailleurs, nous avons travaillé à partir d’improvisations. Je suis assez coutumière de cette façon de travailler. Cela permet de rencontrer les situations, de faire l’expérience. Nous avons également fait des simulations d’interviews de personnages. Cela nous a permis d’imaginer qui serait ces personnes aujourd’hui.
Cette pièce avec cette succession de tableaux a une forme singulière. Quelle a été la difficulté ?
Nous avons beaucoup préparé en amont. La scénographie est un décor en mouvement. Je voulais que l’enchainement de ces fragments soit fluide et ramène une dimension poétique. Il n’était pas question de passer d’un tableau à un autre. Cela aurait été rébarbatif. Le spectacle devait se dérouler comme un film. Il y a eu un travail important sur l’espace pour apporter une grâce et une beauté. C’est comme une danse. Je voulais aussi qu’il soit beau et pour que le public ait un plaisir à le regarder.
Quelle est la fonction de la vidéo ?
Il y a en a peu. Ce sont des images d’archives d’histoire et de films. Nous avons fait ce travail avec une mémoire collective. La vidéo qui intervient entre les tableaux a une valeur poétique. Elle est là en résonance.
