La finesse mélodique des Beatles, la puissance sonore des Stooges, les jeux de mots aiguisés de Gainsbourg… Le comparatif pourrait sembler pompeux mais les Roadrunners avaient ce talent multiple que peu de groupes en France possédaient à la même époque : chic et saignant. Un groupe à part sur la planète rock hexagonale des décennies 1980 et 1990 qui signe un retour des plus inattendus à l’occasion, trente ans plus tard, de la sortie en format vinyle de l’album Sales Figures. Une surprise de taille qui se traduit par une exposition au CEM par trois concerts sold out dont cette date vendredi 14 novembre au Tetris du Havre où les cinq musiciens promettent quelques surprises. Un retour au bercail pour les enfants prodiges du rock. Entretien avec Thierry Effray et Thomas Schaettel.
On sait que l’album Sales Figures sort pour la première fois en vinyle cette année mais de là à reformer le groupe… qu’est-ce qui vous a fait franchir le pas ?
Thomas : c’est un bon alignement des planètes. Se reformer a été évoqué à plusieurs reprises mais il y en avait toujours un que cela ennuyait ou pour qui c’était impossible. D’autant que Florent est installé à New York. Lors d’une séance de dédicaces, nous étions tous les quatre (Frandol, Thierry Effray, Nito Rodriguez et Thomas Schaettel, ndlr) autour d’une bière, nous nous sommes dit : pour cette réédition, ce serait pas mal de jouer en acoustique. Puisque l’on parle de concert, pourquoi ne pas le faire en électrique.
Thierry : les ambitions étaient modestes. Nous voulions juste marquer le coup. Et nous en étions seulement à la première bière. Nous en étions là : pourquoi pas ?
Thomas : nous avons poursuivi notre réflexion. Pour nous, il était un peu cruel d’avoir une seule date au Havre. Nous avons pensé à une date à Paris à La Maroquinerie. Une deuxième était seulement en option. Le Tetris a été complet en quatre jours et La Maroquinerie, en quinze jours. Nous avons donc confirmé la seconde date à Paris.
Thierry : nous étions dans un souci d’équité mais nous étions liés à la contrainte de la date, le vendredi au Tetris. Ce n’est pas toujours simple de gérer les plannings.
Pour cette réformation, ce sont trois dates et c’est tout ou pensez-vous à une tournée ?
Thomas : ce sont trois dates et c’est tout. Nous allons déjà donner ces concerts dignement et faire en sorte que ce ne soit pas pathétique. Cela fait trente ans que nous n’avons pas joué ensemble. Nous voulons être à la hauteur.
Thierry : c’est un peu prématuré. Là, nous avons hâte de donner ces concerts et l’énergie est maintenue à l’identique.
Comment se sont déroulées les retrouvailles avec le répertoire des Roadrunners ?
Thierry : j’étais un peu plus sur la réserve et dans la difficulté. Les quatre autres sont toujours en activité et travaillent régulièrement leur instrument. J’ai ressenti une certaine pression à l’idée de jouer de la basse dans un lieu confiné. Au-delà de cela, il y avait une pression sentimentale. Pendant un temps, nous avons révisé chacun de notre côté. Et quand nous nous sommes retrouvés en répétition, il y a eu un ouf de soulagement. Les angoisses et les appréhensions se sont effacées. C’était comme si on s’était quittés la veille.
Thomas : c’est à la fois troublant et émouvant. Ce répertoire des Roadrunners est associé à notre jeunesse. C’est tout le mystère du cerveau humain : les morceaux étaient gravés en nous. Ils sont toujours là trente ans après. On retrouve les tessitures, les paroles… C’est vraiment quelque chose de très troublant.
Que représente cet album, Sales Figures, dans la discographie des Roadrunners ?
Thomas : c’est l’album où le concept de franglish est le plus appuyé. Frandol a réussi quelque chose de remarquable en terme d’écriture. Sales Figures arrive après Beck qui nous avait interpelés. Il a été enregistré à ICP, les fameux studios à Bruxelles, et nous a permis de franchir un cap à la fois artistique et médiatique avec des passages en radio et à la télé.
Thierry : il y a eu plus de clips et une plus grande reconnaissance. Cet album nous a offert de nouvelles possibilités de faire des tournées.
Pourtant, il marque la fin de l’aventure Roadrunners ?
Thierry : le rythme était un peu « rock’n roll ». Frandol était un peu lassé et il n’était pas le seul. Nous étions arrivés à la fin de nos engagements.
Thomas : nous jouions de plus en plus à l’étranger. Cela suscitait une fatigue et peut-être une trouille inconsciente. Lorsque tu vis ces moments-là, tu ne les théorises pas forcément. Frandol avait envie d’une carrière solo, d’aborder l’écriture autrement.
Thierry : nous avons été quatre à rester dans la même ville (Le Havre, ndlr). Nous avons conservé des activités professionnelles dans le milieu musical. Mais aussi des liens.
Les salles au Havre et à Paris ont affiché complet en quelques jours. Aviez-vous mesuré cette attente ?
Thomas : non, pas du tout. Nous nous étions dit : nous allons mettre en vente les billets assez tôt pour espérer remplir les salles. Quatre jours plus tard, le Tetris était complet. C’est une grosse surprise et c’est aussi touchant. Néanmoins, cette attente du public nous met la pression.
Thierry : nous avions juste conservé un lien avec les fans à travers notre page Facebook en glissant un post de temps en temps.
Thomas : l’annonce du concert a seulement été publiée sur notre page. Il n’y a pas eu d’autres relais.
Est-ce que la set-list reposera essentiellement sur Sales figures ou sur l’ensemble du répertoire ?
Thierry : nous avons fait une sélection de titres sur tous les albums. L’histoire a son sens. Nous nous sommes construits au fil du temps. Malgré le changement de quelques musiciens, il n’y a jamais eu d’arrêt.
Thomas : les Roadrunners forment un groupe qui a évolué artistiquement avec une unité qui est la voix de Frandol et son écriture. Nous avons été dans une constante évolution esthétique et artistique qui s’est accélérée au fil des albums.
Est-ce que cette évolution était réfléchie ou instinctive ?
Thomas : c’était instinctif. Pour Instant Trouble, nous voulions un son très rock, plus radical, plus saignant. Sales Figures est un album plus produit. Nous avions introduit des boucles. Comme nous sommes assez mélomanes et perméables, nous sommes imprégnés des esthétiques du moment.
Avec quels mots pourriez-vous résumer ces années Roadrunners ?
Thierry : nous avons eu une chance inouïe d’avoir vécu cela. Il y a aussi une jubilation et une fierté d’avoir été autonomes et indépendants. Nous avons décidé et non subi notre quotidien.
Thomas : c’est l’époque d’une jeunesse flamboyante. Les Roadrunners sont un vrai projet anarchiste, voire un phalanstère, comme dirait Proudhon.
Infos pratiques
- Vendredi 14 novembre à 20h30 au Tetris au Havre
- Samedi 15 et dimanche 16 novembre à 19h30 à La Maroquinerie à Paris
