Carmen, l’opéra de Bizet présenté une première fois le 3 mars 1875 à l’Opéra comique à Paris, reste l’une des œuvres les plus connues avec plusieurs airs, devenus de véritables tubes. Carmen, c’est cette femme rebelle, une jeune ouvrière dans une manufacture de tabac à Séville, avec une soif de liberté et un destin tragique. Comme Phèdre et Giselle. François Gremaud clôt ainsi sa trilogie avec l’héroïne de Bizet, un rôle confié à Rosemary Standley. L’auteur et metteur en scène de la 2b company reprend les principes des spectacles précédents : une artiste, là accompagnée de cinq musiciennes, une scène sans artifice, une histoire remise dans son contexte et son époque. Carmen. se joue jeudi 7 et vendredi 8 janvier au Volcan au Havre. Entretien avec François Gremaud.
Phèdre, Giselle, Carmen… Faut-il voir une suite logique dans le choix de ces trois héroïnes ?
Il n’y a pas forcément une suite complètement logique. Cependant, un fil se déroule à travers une évolution de la figure féminine dans les arts vivants. Il y a Phèdre, une femme soumise aux décisions des dieux, Giselle, un fantasme et Carmen qui revendique sa liberté. Par ailleurs, les œuvres avec ces personnages se suivent dans l’histoire des arts.
Ces figures vivent toutes des histoires tragiques. Ont-elles d’autres points communs ?
Oui, il y a quelques points communs. On retrouve cette même élégance dans le mouvement et la manière de danser dans le ballet que dans l’alexandrin de la littérature. Nous sommes dans l’héritage de la danse classique et du vers racinien. Il y a aussi un lien avec l’opéra, avec tous ces gens qui fabriquent ces spectacles… Il n’y aurait pas eu Giselle sans les artistes qui ont développé l’opéra. Enfin, ces trois figures portent trois visions de l’amour. Ce sont trois facettes de l’amour certes distinctes mais elles les conduisent vers un même destin tragique.
Pourquoi avez-vous choisi trois personnages dans trois disciplines artistiques différentes : le théâtre, la danse et l’opéra ?
C’est le hasard. Depuis très longtemps, Phèdre fait partie de mes pièces de théâtre préférées. Quant au ballet, je ne connaissais rien. Par hasard, j’ai croisé Samantha van Wisssen (danseuse, ndlr). Ce fut une rencontre très forte sur le plan artistique et nous avons monté ensemble Giselle. Puis jamais deux sans trois… Il manquait un troisième genre, l’opéra. Est venue l’idée de travailler sur Carmen. Pour moi, il n’était pas inintéressant de visiter d’autres arts que je ne connaissais pas.
Est-ce que proposer le rôle de Carmen à Rosemary Standley a été une évidence ?
Non, ce n’était pas une évidence au départ. J’ai cherché une figure éloignée des images d’Épinal de Carmen. J’ai rêvé d’une voix à la Billie Holliday ou Nina Simone. Là encore, par hasard, j’ai rencontré au festival à Avignon Rosemary dans Lewis versus Alice. Accompagnée au piano, elle interprétait des standards du jazz. Dès que je l’ai entendue, je me suis dit : c’est une voix pour Carmen. Je l’ai abordée et je lui ai proposé le rôle.
Qui est Carmen pour vous ?
Elle n’est pas seulement une séductrice dans une belle robe. Carmen est une femme rebelle dans un monde patriarcal. Elle veut vivre sa vie librement. Elle séduit parce qu’elle produit du sublime. Ce spectacle n’est pas une réécriture de l’opéra. À aucun moment dans la nouvelle de Mérimée, dans le livret, on trouve un jugement sur le personnage de Carmen. Bizet ne porte pas non plus un jugement moral sur son héroïne. Carmen revendique sa liberté avec raison. Nous revenons d’ailleurs sur ce qui a fait scandale après la première représentation. Comme Carmen, Rosemary est une artiste libre qui mène sa carrière comme elle l’entend.
Vous avez utilisé des signes de ponctuation différents dans le titre des spectacles. Vous avez ajouté un point d’exclamation à Phèdre, des points de suspension à Giselle. Pour Carmen, il y a juste un point. Pourquoi ?
Carmen est le troisième volet de la trilogie. Donc, ce peut être un point final. Or chez Carmen, il y a eu comme une évidence. Le point, c’est la ponctuation sans chichi. C’est Carmen, un point c’est tout. C’est une affirmation. Selon Jacques Drillon, grammairien, le point, lorsqu’il est utilisé dans des phrases brèves, a un pouvoir exclamatif. Là, le lecteur est condamné à l’émerveillement.
Dans les trois spectacles, vous n’avez pas seulement voulu raconter l’histoire de ces trois femmes.
C’est apparu au fil de l’écriture. À travers ces œuvres, j’ai abordé une dimension problématique : la vision caricaturale de la femme. C’est important de dire ce qu’elles ont été et de voir ce que l’on peut en dire aujourd’hui tout en respectant la volonté des artistes. Il y a aussi une dimension politique et réparatrice. Pour Phèdre et Carmen, ce sont des féminicides. Cela embrasse des problématiques contemporaines. Cela questionne aussi la raison et la façon de réinterroger ces œuvres classiques.
Vous avez également opté pour des mises en scène très sobres. Pourquoi ce choix ?
C’est une envie très forte. Le théâtre a ce pouvoir qui produit un réveil et excite un imaginaire. Pour cela, il suffit qu’il y ait un corps face à des corps et sans une débauche de moyens. Le théâtre est un formidable catalyseur poétique, une véritable alternative à un monde qu’il faut réenchanter. Le minimalisme n’est pas un caprice mais rappelle cette force extraordinaire qu’a cet art.
Pour les interprètes, ces spectacles sont des prouesses.
C’est vrai. Avec chaque artiste, nous nous sommes lancés dans ces pièces de façon innocente. Bizet est un compositeur génial qui demande aux interprètes de chanter sur quatre temps sur une musique à trois temps. Rosemary a eu pas mal de boulot.. Les trois réalisations sont en effet des prouesses.
La trilogie est certes terminée mais n’avez-vous pas envie de poursuivre un tel travail ?
La question se pose parce qu’il y a un rapport enthousiaste du public, de tout âge et de toute provenance, aux œuvres classiques. Moi qui m’étais juré de ne jamais mettre en scène des pièces classiques. Or ce lien fort m’émeut. Peut-être n’ai-je pas fini avec les classiques mais ce ne sera pas pour tout de suite.
Infos pratiques
- Mercredi 7 janvier à 19 heures et jeudi 8 janvier à 20 heures au Volcan au Havre
- Spectacle en audiodescription lors de la représentation du 8 janvier
- Durée : 2 heures
- Tarifs : 35 €, 29 €
- Réservation au 02 35 19 10 20 ou en ligne
