L’ennemi idéal

Une partie du village se sent exploitée, trahie par l’autre, et veut que ça cesse  / Photo Dulac Distribution

Après Burning Day, présenté au festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, le réalisateur turc Emin Alper revient avec Salvation. Inspiré de faits réels, le film, sur les écrans de cinéma mercredi 2 septembre, était en compétition à la dernière Berlinale. 

Emin Alper s’est inspiré d’un fait réel pour écrire et réaliser Salvation. En 2009, dans une bourgade kurde au sud-est de la Turquie, un groupe de gardiens de village a fait irruption lors d’un mariage et tué quarante-quatre habitants, hommes, femmes et enfants. Dans son film, il imagine donc deux villages turcs, l’un à flanc de montagne et l’autre dans la plaine. Le retour d’exilés, réinvestissant leurs terres du bas, entraîne des conflits qui vont fragiliser la cohabitation entre les deux communautés, les Hazeran et les Bezari. 

Le territoire que filme Emin Alper est situé en Turquie, mais il pourrait être basé dans beaucoup d’autres pays où les dirigeants populistes s’appuient sur les frustrations des uns pour en rendre responsables les autres. Le réalisateur fait la démonstration tragique qu’en manipulant les hommes, en utilisant leurs peurs, leur paranoïa et leur colère, en leur promettant de retrouver prospérité, richesse et bonheur, un seul homme peut amener tout un groupe d’individus à exterminer un autre groupe. Et le résultat fait froid dans le dos.

Entre réalisme et fantastique

Alors, oui, nous sommes dans un coin reculé de la Turquie, les villageois ne sont pas à la pointe de la technologie et peuvent paraître quelque peu arriérés. Il faut voir les hommes assis, danser et chanter en rythme, presque en transe. Pourtant, Emin Alper nous amène à réfléchir sur notre monde contemporain avec ses minorités en souffrance, ses immigrés rejetés, à un moment où les conflits se multiplient et des génocides se produisent. Difficile de ne pas penser au conflit israélo-palestinien et au traitement effrayant subi par les habitants de Gaza.

Le réalisateur s’intéresse aux mécanismes psychologiques individuels et collectifs qui permettent à un chef et ses subordonnés de justifier un acte totalement immoral. Comme hypnotisé, le spectateur observe la montée d’une colère exacerbée que Mesut (Caner Cindoruk, impressionnant), en dirigeant impitoyable, va mettre à profit pour éliminer l’ennemi idéal, que ce soit au nom des ancêtres ou des générations futures. Avec ces petites phrases qui s’entendent au fil des siècles : « Si nous ne les tuons pas maintenant, ce sont eux qui nous tueront » ou « Si nous ne les exterminons pas tous, leurs enfants viendront pour nous tuer… »

Emin Alper capte notre attention en mélangeant les genres. Ainsi, les rêves ou plutôt les cauchemars de Mesut apportent une touche inquiétante de fantastique qui traverse un réalisme tout aussi effrayant. De quoi faire de Salvation un film puissant et intelligent. 

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