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Annie Coste : « la musique est le domaine artistique le moins féminisé »

Photo : DR

Les femmes musiciennes sont dangereuses. Tel est le titre de l’ouvrage d’Annie Coste. L’autrice a mené une enquête pendant plusieurs années pour remonter le fil de temps, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, et traverser plusieurs pays. l’objectif : rappeler la domination masculine dans le domaine de la création musicale. Elle dresse ainsi des portraits de femmes talentueuses oubliées dans les méandres de l’Histoire. Lors d’une conférence samedi 20 septembre au 106 à Rouen lors des Journées du matrimoine, elle évoque la place des musiciennes à travers les siècles. Entretien avec Annie Coste.

C’est le titre de votre livre : Les femmes musiciennes sont dangereuses. Elles sont dangereuses pour qui ?

Elle sont dangereuses principalement pour les hommes qui voient en elles de redoutables conquérantes. Il existe de différentes formes de dangerosité. Nous pouvons commencer par les sirènes que croise Ulysse. Souvent, elles sont présentées comme des créatures dangereuses parce qu’ensorceleuses et conduisent les hommes jusqu’à la mort. Pour l’Église, les femmes qui font de la musique sortent de l’ordre établi. Elles s’expriment et se mettent à la place des hommes. Elles deviennent impertinentes et puissantes. Elles osent parler de leur plaisir et prendre du plaisir à jouer de la musique et à composer. La plupart des femmes artistes ne veulent pas se marier. Certaines divorcent. Dès qu’elles se marient, elles ne peuvent plus exercer d’activité artistique. Bourdieu le disait : la musique est le lieu privilégié de la domination masculine. C’était la chasse gardée du patriarcat. Les créateurs veulent jouir d’un prestige inégalé. John Lennon a tout de même dit : « Les Beatles sont plus populaires que Jésus-Christ ».

Certaines femmes ont cependant réussi à franchir les obstacles.

Oui mais cela a été dur. Les obstacles sont de différents registres. Il y a tout d’abord l’atteinte à l’honneur, la culpabilisation. Les compositrices ont eu du mal à faire entendre leurs œuvres. Elles ont des critiques négatives. Les hommes ne reconnaissent pas leur talent. Quand Lili Boulanger obtient le premier prix de Rome en 1913, la presse se déchaine et tient des propos misogynes. Même si elles sont célèbres en leur temps, elles sont effacées de l’histoire qui est écrite par les hommes. En dépit de ces obstacles, beaucoup sont parvenues à évoluer dans divers genres musicaux. Comme le jazz et le reggae, inspiré de la nyabinghi, une des formes de la musique rastafari, en Afrique de l’Est. Et ce sont les femmes qui jouaient des percussions.

La famille a aussi une grande responsabilité.

Oui, les filles et les femmes sont dissuadées de faire de la musique par leur père ou leur frère. Comme Fanny Mendelssohn. Anna Magdalena Bach, la deuxième épouse de Jean-Sebastian aurait écrit plusieurs sonates pour violoncelle.

Les femmes sont par ailleurs très souvent des faire-valoir des hommes. 

La musique est un miroir grossissant de la société. Il aura fallu attendre 2017 pour voir apparaître une femme compositrice, Germaine Tailleferre, dans un sujet de bac option musique. Les femmes n’ont pas le droit de former des ensembles, de jouer d’un instrument et de composer. Elles sont des interprètes, des choristes. Elles doivent être jolies et gracieuses. Certains tombent dans le panneau pour exister et trouver des dates de concert. Beaucoup vont aussi subir des violences. D’autres ont néanmoins pris des initiatives. Par exemple, d’Aretha Franklin, on retient surtout sa voix exceptionnelle et non ses talents de compositrice et d’arrangeuse.

Sur la couverture de votre livre, vous avez choisi une photo de Sister Rosetta Tharpe. Pourquoi ?

Elle est une femme emblématique. Elle a inventé le rock bien avant Little Richard et Chuk Berry. Pourtant elle ne figure pas dans le dictionnaire du rock. Rosetta Tharpe a été encouragée par des parents musiciens. Elle est une des premières à électrifier une guitare, à utiliser les distorsions. Elle faisait des solos flamboyants. Elvis a notamment reconnu l’influence de Rosetta Tharpe dans son parcours. Cette musicienne avait de plus un charisme et une voix exceptionnelle.

Y a-t-il une sororité entre les femmes musiciennes ?

Oui et on le cache. Au temps de l’Antiquité, Sappho a ouvert un lieu de formation à la poésie. Les trobairitz se forment en groupe. Dans le jazz se fondent des orchestres avec des femmes qui sont de redoutables musiciennes. Ça groove de folie. On peut citer Helen Butler qui a créé un syndicat de musiciennes au début du XXe siècle.

Qu’est-ce qui vous amené à vous intéresser à ce sujet ?

J’ai commencé en 2016. Deux ans avant de m’autoriser à apprendre la musique. Enfant, j’ai fait plein d’activités mais pas de musique. J’ai cru pendant longtemps que c’était une affaire de garçons. Les préjugés sont très présents. Quand j’ai pris des cours, je me sentais bizarre. Il me manquait des modèles. Si j’avais connu Rosetta Thrape à l’adolescence, j’aurais appris à jouer de la guitare. Après quelques recherches, j’ai découvert que la musique est le domaine artistique le moins féminisé. J’ai voulu comprendre. Alors j’ai mené des recherches et cela a apaisé ma culpabilité de n’avoir pas commencé plus tôt la musique. Il y a 4 000 ans de condition qui pèsent sur les épaules.

Infos pratiques

  • Samedi 20 septembre à 17 heures au 106 à Rouen
  • La conférence est précédée d’un concert de LaPhilantrope et de reine99
  • Entrée gratuite
  • Aller à la conférence en transport en commun avec le réseau Astuces
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