Les acteurs culturels n’ont pas oublié les campagnes. Certains mènent d’ailleurs d’intéressants projets sur leur territoire et les ont présentés lors du forum Entreprendre dans la culture, organisé par Normandie livre & lecture lundi 23 mars au Cargö à Caen.
Il faut partir de plusieurs constats. Selon L’INSEE, la moitié de la population normande habite en 2021 dans les zones rurales, soit 92 % de la superficie de la région, où se situent neuf communes sur dix. Plus en détails : c’est 34 % en Seine-Maritime, 44 % dans le Calvados, 62 % dans l’Eure, 68 % dans La Manche et 73 % dans l’Orne. Là se pose la question de l’accès à la culture. « La ruralité change d’image, note Claire Delfosse. Elle est devenue un espace d’innovation. On observe un foisonnement culturel et pas seulement avec le patrimoine. » La professeure de géographie, membre du laboratoire d’études rurales à l’Université Lyon 2, rappelle l’importance du maillage des bibliothèques, des librairies indépendantes, des musées et des cinémas. Sans oublier les associations de théâtre amateur et d’apprentissage de la musique, les cafés associatifs…
Une nouveauté, relevée par Claire Delfosse : « Les artistes ne viennent plus seulement rechercher l’inspiration en zone rurale. Ils viennent y habiter et créer. » Plusieurs d’entre eux ont présenté leurs initiatives lors d’une table ronde, La ruralité, un milieu naturel d’innovation, qui s’est tenue lors du forum Entreprendre dans la culture, proposé par Normandie livre & lecture.
La première est celle de la compagnie Le K de Simon Falguières et des Bernards-L’hermite. Ensemble, ils ont ouvert à Saint-Pierre-d’Entremont en septembre 2022 Le Moulin de l’Hydre, une fabrique théâtrale. Martin Kergoulay, directeur adjoint de la compagnie Le K en rappelle les enjeux.
Xavier González a également ouvert une fabrique à Tessy-Bocage. Ce sculpteur, natif d’une ville non loin de Barcelone, a eu un coup de foudre pour la campagne normande et a aménagé en 2009 l’Usine Utopik, « un objet culturel non identifié, comme il la définit. Après dix-sept années d’existence, ce lieu est encore comme de la pâte à modeler. Il faut le retravailler tout le temps. Ce qui est très intéressant. Nous sommes dans une dynamique de long terme. »
Michel Richard, ancien maire de Tessy-Bocage, se souvient encore de l’arrivée de Xavier González. « Avoir un centre culturel d’art contemporain dans une petite ville de 2 400 habitants, nous avons regardé cela bizarrement au début. Nous avons découvert un homme qui savait faire bouger les choses et il a donné une impulsion. » Un véritable élan pour l’ouverture d’une librairie et du théâtre des Halles.
L’Usine Utopik accueille aussi des artistes en résidence — soixante-dix plasticiens et trente écrivains y sont passés depuis l’ouverture —, a ouvert une galerie d’art et une artothèque, propose un parcours artistique en pleine nature sur le chemin du halage avec le Festival des bords de Vire. Le centre culturel élabore des programmes d’action culturelle, comme le MOME, le caMion d’expO noMade en bocagE, avec deux expositions chaque année, qui rayonne sur trente kilomètres autour de Tessy-Bocage dans les écoles.
Dans le pays de Bray, Sara Llorca et Benoît Lugué ont ouvert la Fabrique de Sigy, une ancienne ferme transformée en lieu de résidence avec une scène pour répéter et un studio d’enregistrement. La comédienne et metteuse en scène et le musicien et compositeur racontent la naissance de cette maison d’artistes.
Les festivals ont trouvé également leur place à la campagne. Isiah Morice parle même de « désert rural » lorsqu’il évoque l’histoire de Chauffer dans la noirceur à Montmartin-sur-Mer. Le coordinateur se souvient de ce questionnement : « pourquoi ne pouvons-nous pas vivre sur ce territoire après 20 ans ? Pourquoi est-on obligé de partir ? Pourquoi nous privons-nous de cette nature ? J’ai vu plusieurs personnes de ma génération partir. Nous, nous avons fait le choix de rester sur ce territoire » et de le valoriser en créant sur la plage un festival de musiques actuelles qui se tiendra du 10 au 12 juillet. « La ruralité a nourri notre philosophie » en proposant une manifestation écoresponsable.
C’est un autre phénomène récent examiné par Claire Delfosse : une création et une diffusion dans la nature. « Cela offre une plus grande liberté aux artistes pour jouer avec leurs disciplines. » Il y a une redécouverte de l’itinérance et l’invention de nouvelles formes de coopération pour rencontrer les publics.
